
La comparaison entre le rôle qu’ont joué les élites post-indépendance dans les réformes institutionnelles et structurelles du jeune Etat mauritanien, et celui joué par les élites d’aujourd’hui dans la conduite des affaires, met en lumière une rupture profonde dans l’histoire politique mauritanienne. Le contraste entre la génération des années 1960-70, porteuse d’un projet national, et les élites actuelles, souvent perçues comme des relais d’un pouvoir militaro-clientéliste, s’explique par une série de basculements structurels.
Un nationalisme de construction chez la première génération
Les élites de l’indépendance, formées à l’école française mais gagnées par les idées nassériennes et tiers-mondistes, avaient un objectif clair : consolider une souveraineté fragile. Leur légitimité reposait sur des actes fondateurs perçus comme une émancipation.
Ces actes se sont traduits par la révision des accords avec la France (1972-1973) pour réduire la dépendance, la création de l’Ouguiya en 1973 signant la sortie de la zone franc et la nationalisation de la MIFERMA en 1974 qui devient la SNIM.
Ces mesures, portées par un régime de parti unique, s’accompagnaient d’une rhétorique anticoloniale et d’un projet de développement volontariste qui, malgré ses limites, conférait à l’élite une mission collective dépassant les intérêts particuliers.
Comment les élites ont changé de nature
Plusieurs dynamiques ont progressivement vidé de sa substance le projet nationaliste initial.
La militarisation de l’Etat née du coup d’État de 1978 et la chute de Mokhtar Ould Daddah, provoquée par la guerre du Sahara, a installé l’armée au cœur du pouvoir.
Dès lors, les élites politiques ont cessé d’être les moteurs d’un projet pour devenir des auxiliaires d’un pouvoir militaire qui a remodelé l’État selon des logiques tribales et ethniques, transformant l’administration en une arène de compétition pour les ressources. La légitimité ne venait plus du projet national, mais de l’allégeance au sein d’un système où l’armée arbitrait la répartition des avantages.
Les élites s’installent dans un système de rente
L’exploitation du fer, puis du pétrole et de l’or, a fourni des revenus considérables aux gouvernements successifs. Cette rente a été utilisée pour acheter la loyauté des élites plutôt que pour financer un développement inclusif. Ce système néopatrimonial récompense les chefs tribaux et les notables qui garantissent un soutien politique en échange de fonctions et d’accès aux ressources publiques.
L’élite actuelle est ainsi structurellement dépendante de ce système de redistribution, ce qui explique la persistance de la corruption et du clientélisme dénoncés par ailleurs.
Un système politique basé sur les allégeances tribales
L’ouverture politique des années 1990, loin de renforcer les élites intellectuelles, a accéléré le retour des notabilités traditionnelles sur la scène politique. Les partis politiques, y compris ceux d’opposition, ont souvent été obligés de s’appuyer sur les réseaux tribaux pour mobiliser l’électorat, reproduisant ainsi les logiques clientélistes qu’ils prétendaient combattre. Les « dialogues » successifs, au nombre de 14 depuis 1978, ont eu pour effet de coopter les opposants et d’étouffer les réformes structurelles.
Une société civile largement inféodée
La première génération d’élites s’appuyait sur des syndicats étudiants et des mouvements nationalistes puissants. Aujourd’hui, la société civile est fragmentée et les intellectuels qui tentent de s’organiser pour défendre les libertés sont souvent criminalisés ou marginalisés. L’espace de contestation autonome s’est rétréci, poussant une partie des élites à choisir entre la cooptation ou l’exil.
De manière succincte, le passage d’une élite nationaliste et émancipatrice à une élite clientéliste et dépendante du pouvoir militaire ne résulte pas d’une dégradation morale abstraite. Il découle de transformations structurelles.
La militarisation de l’État après 1978, l’usage de la rente minière comme instrument de contrôle politique, et l’absorption progressive des oppositions par un système de cooptation, ont redéfini les relations entre l’Etat et ses administrés. La génération actuelle n’est pas « devenue » les mains armées du pouvoir. Elle a été produite par un système qui a substitué à la légitimité du projet national celle de l’allégeance et du partage des rentes.
Cheikh Aïdara