Pour un Etat de droit et non pour un Etat communautariste POUR UNE MAURITANIE DE CITOYENS ÉGAUX
Sunday, 26 Jul 2026 20:00 pm

L'Authentique

Déclaration de Biram Dah Abeid sur la pétition des 242 cadres

J’ai pris connaissance avec attention de la pétition signée par 242 personnalités mauritaniennes appelant notamment à la reconnaissance constitutionnelle de la composante haratine et à l’adoption de politiques de discrimination positive en sa faveur.

Une grande partie des constats qu’elle formule est malheureusement réelle. Ils renvoient à une histoire que la Mauritanie ne peut ni effacer ni contourner. L’esclavage a marqué notre pays dans sa chair et ses survivances comme ses pratiques et ses séquelles continuent de produire des effets. Les Haratines ont subi les conséquences d’une longue histoire d’asservissement, de marginalisation et d’exclusion, notamment dans l’accès à la terre, aux responsabilités publiques, au crédit et aux opportunités économiques.

Mais reconnaître une injustice historique ne signifie pas enfermer l’avenir dans les identités qui l’ont subie ni enfermer les citoyens dans leur histoire. La Mauritanie ne peut construire son avenir en organisant la République comme une addition de communautés qui viendraient chacune réclamer auprès du pouvoir sa part de postes, de quotas, de privilèges ou de ressources. Une telle conception risquerait de consacrer institutionnellement les divisions que nous devons précisément dépasser.

L’égalité ne consiste pas à fermer les yeux sur les inégalités réelles. Elle commande au contraire à l’État de les combattre. Il faut donc des politiques publiques volontaristes, ciblées, transparentes et évaluables en faveur des populations et des territoires qui concentrent la pauvreté, l’exclusion et les handicaps hérités de l’histoire. Là où les Haratines sont les premières victimes de ces handicaps, ils doivent naturellement être parmi les premiers bénéficiaires de ces politiques. Il ne s’agit ni d’une faveur ni d’un privilège. Il s’agit de réparer une injustice et de rendre effective une égalité qui ne peut rester théorique.

Mais cette exigence ne saurait être réduite à une seule composante de notre peuple. La pauvreté, le chômage, l’exclusion, l’inégalité devant les opportunités, la confiscation des ressources publiques, l’arbitraire administratif et l’abandon territorial frappent également des citoyens maures et négro-mauritaniens, des femmes, des jeunes privés de perspectives et des populations entières laissées à l’écart du développement. La justice sociale ne peut avoir une couleur communautaire. Elle doit avoir un visage national.

Cette exigence de justice vaut également pour le passif humanitaire qui a profondément meurtri la communauté négro-africaine de Mauritanie. Les déportations, les violences, les exactions et les pertes humaines et matérielles subies par des milliers de nos compatriotes constituent une blessure nationale qui ne peut être ni occultée ni relativisée. La réconciliation véritable suppose que toutes les injustices de notre histoire soient reconnues, que les victimes et leurs familles obtiennent justice et que les conditions soient réunies pour que de telles tragédies ne puissent plus se reproduire.

C’est pourquoi la lutte contre les injustices historiques doit s’inscrire dans un combat plus vaste pour l’égalité de tous les Mauritaniens. Les souffrances d’une composante ne diminuent pas celles des autres. Les injustices ne se concurrencent pas. Elles se combattent. La justice ne doit pas devenir une compétition entre communautés.

C’est dans cette perspective qu’il faut examiner la proposition de discrimination positive fondée sur l’appartenance communautaire. Il existe une différence fondamentale entre des politiques publiques destinées à corriger des inégalités objectivement constatées et un système institutionnel qui organiserait durablement la répartition des fonctions et des ressources de l’État entre communautés. L’État de droit ne peut reposer sur un dosage communautaire des responsabilités publiques.

L’accès à la fonction publique, à la magistrature, aux forces armées et de sécurité, à la diplomatie ou aux responsabilités de l’État doit être garanti par le droit, la compétence, le mérite et des mécanismes transparents de lutte contre les discriminations. Il ne peut devenir le résultat d’une négociation permanente entre communautés pour déterminer la part de chacune dans l’appareil d’État. Une République ne peut demander à chaque citoyen de se présenter d’abord comme le représentant de son groupe pour accéder à ses droits. L’État doit reconnaître les citoyens, pas distribuer des citoyens entre communautés.

C’est toute la différence entre une politique de correction des inégalités et une organisation communautaire du pouvoir. La première cherche à produire l’égalité réelle. La seconde risque d’institutionnaliser les catégories mêmes dont nous devons progressivement nous libérer. Notre objectif doit donc être de faire de l’État le garant des droits de chaque citoyen, et non l’arbitre d’un partage communautaire des postes, des ressources et des responsabilités. Nous devons réparer les discriminations sans institutionnaliser la séparation des citoyens.

La République doit reconnaître les blessures de son histoire, corriger les déséquilibres qu’elles ont produits et garantir une égalité réelle. Mais elle doit aussi permettre à chaque citoyen de se projeter dans un avenir qui ne soit pas déterminé à jamais par son origine.

Pendant des années, la question haratine a été enfermée dans une lecture communautaire du débat politique, comme si la lutte contre l’esclavage et ses séquelles était le combat particulier d’un groupe contre les autres. Il faut sortir de cette logique. Les Haratines n’ont pas besoin d’être enfermés dans leur identité pour que leur histoire soit reconnue. Ils ont besoin que leurs droits soient garantis, que les injustices dont ils ont été victimes soient effectivement réparées et que leurs enfants puissent accéder aux mêmes possibilités que tous les autres citoyens. De même, les autres composantes de la nation n’ont pas à craindre que la justice rendue aux Haratines se transforme en injustice à leur égard. La justice doit être une force de rassemblement, pas un objet de compétition.

La Mauritanie n’a pas besoin de citoyens qui se définissent d’abord par la part de l’État qui reviendrait à leur communauté. Elle a besoin de citoyens qui puissent se reconnaître dans un même État, soumis aux mêmes lois, protégés par les mêmes droits et bénéficiaires des mêmes garanties. L’égalité ne consiste pas à prétendre que nous avons tous connu la même histoire. Elle consiste à faire en sorte que cette histoire ne détermine plus les droits et les chances de nos enfants.

C’est cette exigence qui doit guider notre action. La lutte contre l’esclavage et ses séquelles doit se poursuivre. Les injustices historiques doivent être reconnues et réparées. Les politiques publiques doivent corriger les inégalités qui en résultent. Mais cette réparation doit contribuer à construire une citoyenneté commune et non à figer davantage les appartenances. L’émancipation des Haratines ne doit pas être pensée contre l’émancipation des autres Mauritaniens. Elle doit en être une composante et une force.

C’est ainsi que la cause de la justice peut devenir une cause nationale. C’est ainsi que la reconnaissance de notre histoire peut devenir le point de départ d’un avenir commun. Et c’est ainsi que la Mauritanie pourra passer d’une coexistence de communautés à une véritable communauté de citoyens.

Une Mauritanie où les blessures de l’histoire sont reconnues et réparées, où les injustices sont combattues sans distinction et où aucun citoyen n’est enfermé dans son origine. Une Mauritanie où chacun peut enfin se dire simplement : ma communauté, c’est la Mauritanie.

Biram Dah Abeid

Nouakchott, le 27 juillet 2026