
La grande salle de l’Institut Français de Mauritanie (IFM) a abrité dans la soirée du mercredi 6 mai 2026, une rencontre poétique et musicale avec la Franco-Mauritanienne, Leila Olivesi, l’écrivain MBarek Ould Beyrouk et le poète Salihina Moussa Konaté. Une passe d’arme passionnante devant un parterre composée d’étudiants, d’artistes, de journalistes et d’amoureux des belles lettres.
A l’entame de la rencontre, une présentation exhaustive des acteurs sur le podium par le Directeur délégué de l’IFM, Christophe Roussin.
Leila Olivesi
Leila Olivesi est née en 1978 au Moulin d'Andé en Normandie. C’est une figure montante du jazz, pianiste, compositrice et cheffe d’orchestre. Elle a remporté de nombreux prix : Prix du concours du festival de jazz à Montmartre en 2002, Prix Sacem pour Frida en 2004, premier Prix du concours de composition pour Big Brand « Ellington composers » en 2013, « Coup de cœur » de l’Académie Charles Cros pour « Suite Andamane » en 2020, Prix Django Reinhardt (la 6ème femme à remporter ce prix depuis 70 ans), « Musicienne française de l’année en 2025 pour « Jazz Magazine », Prix du disque français de l’Académie du jazz pour African Rhapsody.
Depuis l’album « Astral » en 2022, Leila Olivesi a composé deux autres créations : « Rhapsody in Black » pour le Chœur Philarmonique International (2024), « le Tour du Monde en 80 Lunes » pour le chœur Voco du Département des Hauts de Seine (Seine Musicale, 2025).
Bercée depuis l’enfance par le jazz, la poésie et les auteurs de la négritude, Leïla Olivesi a créé un nouvel univers musical où se mêlent l’écriture et l’improvisation. « African Rhapsody » est son 3ème album qui confirme ses talents de compositrice.
Pour ce 3ème opus, elle s’est largement inspirée de la poésie de la négritude (Aimé Césaire, Senghor, David Diop, Michel Ducasse).
Leïla Olivesi va se produire demain, jeudi 7 mai 2026 à l’IFM, accompagnée par ses musiciens, Juan Villaroel (basse), Donald Kontomanou (batterie), Adrien Sanchez, (saxophone).
A noter que Leïla Olivesi est la fille d’Ahmed Baba Miské. Elle est titulaire d’un Doctorat en musicologie de l’Université de la Sorbonne à Paris et d’une Maîtrise en philosophie à l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne. Sa maman est une Corse d’origine marocaine. Elle a joué du violon avec sa grand-mère qui était premier violon au Conservatoire de Paris.
Son père, Ahmed Baba Miské, est un homme politique, diplomate et écrivain. Représentant permanent de la Mauritanie à l’ONU, représentant des Pays les Moins Avancés (PMA) à l’ONU, auteur d’un ouvrage « La décolonisation de l’Afrique revisitée » publié en 2014, fondateur à Paris du magazine « Africasia ». Il est décédé à Paris en 2016 à l’âge de 80 ans et son corps fut rapatrié en Mauritanie.
MBarek Ould Beyrouk
Né à Atar en 1957, MBarek Ould Beyrouk a débuté sa carrière comme journaliste, fondant le premier journal indépendant du pays, « Mauritanie Demain » en 1988.
Il est auteur d’une dizaine de livres dont deux en gestation : « Et le ciel a oublié de pleuvoir » en 2006, « Nouvelles du désert », « Parias », « Le griot de l’émir » paru en 2013, « Le Tambour des Larmes » paru en 2016 qui a remporté le Prix Ahmadou Kourouma, « Je suis seul » en 2018, « Saraa » en 2022 qui obtient en 2023 le Prix Cheikh Hamidou Kane.
Salihina Moussa Konaté
Salihina Moussa Konaté plus connu sous le nom de « Bouguéry » est né en 1978 d’une famille paysanne d’Agoïnite dans la commune d’Ajjar au Guidimagha. Il a quitté son village à 12 ans pour poursuivre des études secondaires à Nouakchott. Après l’obtention de son baccalauréat en 2017, il s’inscrit en biologie à la faculté des sciences et techniques à Nouakchott.
Il publie « Souffle d’humanité », son premier recueil de poésie publié aux éditions Orizons, présenté à l’IFM deux ans plus tard. Son deuxième recueil est « Contre l’éclipse ».
Fragments de textes, sonorités musicales
La soirée a débuté par la lecture d’un extrait de « Contre l’éclipse » lu par son auteur, Salihina, accompagné au piano par Leïla Olivesi. Instant magique. Public suspendu entre notes musicales et strophes poétiques qui le fit voyager sous le bruit d’une pluie qui battait au-dessus de sa tête.
Puis Leïla prit la parole, déclama sa passion pour la poésie féministe ainsi que pour les poètes de la négritude qui ont beaucoup inspiré ses œuvres, Césaire, Senghor, Léon Gontra Damas, David Mandessa Diop, Michel Ducasse, François Sengat Kuo.
Ensuite, le public eut droit à un extrait vidéo de « Rhapsody » joué par le Chœur philarmonique International à la Maison de la Radio en 2024, avec Leïla Olivesi au piano.
Puis, vint le tour de MBareck Ould Beyrouk de lire un extrait de son roman « Le Tambour des Larmes » sous un air de complainte que Leïla a su avec brio tirer de son piano, un grand instrument à la noire d’ébène placé sur le côté gauche de l’estrade.
Grand moment de communion au milieu de la voix rauque de Beyrouk lisant l’escapade en pleine nuit de l’héroïne du roman, fuyant son campement en emportant avec elle le tambour sacré.
Salihina revint, entre ses mains, une feuille à lire, extrait du poème d’Aimé Césaire, « Et ce pays cria ». Même instant magique, entre le parolier qui psalmodiait le quatrain d’un des pères de la négritude et les doigts de fée de Leila, jouant un morceau de jazz parfaitement adapté au texte.
Leïla prit à son tour le rôle non plus de la pianiste qui se contentait d’accompagner ses deux colistiers de la tribune, mais elle prit elle-même la parole pour déclamer d’une voix sûre et posée, un extrait de « Harmonie », un texte de Djamila Olivesi publié en 1983. Ce poème, dira-t-elle est tiré d’une vieille mythologie maghrébine où l’héroïne, Aïcha, dépeinte comme sorcière, n’en était réellement pas une.
Et Salihina revint à la charge, pour un autre extrait de son recueil « Contre l’éclipse », entendez par éclipse, extinction, expliqua-t-il plus loin. Une voix en contre-basse et des notes plaintives, douces et langoureuses, suintant du piano des doigts magiques de Leïla.
Beyrouk revint sur la scène, debout, le boubou renversant le micro posé sur la table. Amusement dans la salle. Puis, il lit un extrait de « Île va sans dire » du poète mauricien, Michel Ducasse. Au piano, Leïla, et des notes féériques survolant au-dessus de têtes silencieuses, plongées dans la pénombre. Seule la lumière du géant écran de la salle jetait une lueur presque tamisée.
Puis, tout retomba. Comme tiré d’un rêve. Le débat s’orientait vers une joute plus oratoire. Une question sur la négritude et ce qu’en pensent les auteurs. Une question de Leïla à ses deux invités.
Une question qui allait faire débat. Salihina qui se dit inspiré par ce courant révolutionnaire qui avait dans ses mérites enrichi la langue française en l’ouvrant vers d’autres cultures et vers d’autres formes de pensée, entre volonté d’affirmation identitaire et lutte contre le néocolonialisme.
Ce que Beyrouk va contester, affirmant que la négritude fut au contraire un courant néocolonial, combattu à son époque par une grande partie de l’élite africaine. Il alla jusqu’à évoquer Wole Soyinka et sa fameuse boutade, "le tigre ne crie pas sa tigritude".
Pour réconcilier les irréconciliables, Leïla va évoquer la musique, lieu de brassage des cultures et des idées, noeud gordien de tous les métissages. Notamment, le jazz, qui permet selon elle de conduire vers la création de nouveaux univers.
C’est sur le mot « humanisme» que s’est achevée cette soirée, qui aurait permis, aux dires de certains jeunes interrogés à la fin du spectacle, d’accumuler savoir, science et émotion.
Cheikh Aïdara