Clôture du colloque sous-régional sur le Sahel sur des notes optimistes
Colloque régional sur la sécurté au Sahel
- Publié par Aidara cheikh --
- Tuesday, 02 Dec, 2025
En présence d’un parterre d’acteurs mauritaniens et de la sous-région actifs dans la défense des droits de l’Homme, la 1ère édition du Colloque sous-régional sur les dynamiques transfrontalières au Sahel, a été clôturée sur des notes optimistes. La Fondation Konrad Adenauer et son partenaire mauritanien, l’Institut Manga, organisateurs de l’évènement, se sont félicités des résultats obtenus.
A l’issue de deux jours d’échanges et cinq panels de bonne facture, le Colloque sous-régional sur les dynamiques transfrontalières au Sahel en matière de maintien de la sécurité, des droits de l’homme et de l’Etat de droit, qui a eu lieu à Nouakchott du 2 au 3 décembre 2025, a été clos sur une riche moisson d’idées et de réflexions.
La clôture du festival a été marquée par un discours officiel prononcé par M. Mohamed Ould Brahim, Secrétaire Général de la Commission nationale des droits de l’homme (CNDH). S’en est suivi un échange de discours avec Dr. Stefani Rothenberger, Directrice du Bureau Etat de droit en Afrique Subsaharienne de la Fondation Konrad Adenauer (KAS), celui du Représentant de la fondation au Maroc couvrant la Mauritanie, Dr. Steven Hoefner, et du Président de l’Institut Manga, Dr. Abdel Aziz Sall.
Les dynamiques transfrontalières et l’Etat de droit
Au total cinq panels, animés par des experts, ont marqué les deux journées du colloque, dont trois le deuxième et dernier jour.
Modéré par le Pr. Sall Amadou, Président de Mauritanie Perspectives, la table ronde sur « l’Etat de droit » a été animée par Mohamed Ould Brahim, Secrétaire général de la CNDH de Mauritanie, Julien Ngane NDour, magistrat et Directeur des Droits de l’Homme au Ministère de la Justice du Sénégal et sa compatriote Zipporah NDione, juriste et présidente de l’antenne Sénégal du Réseau ouest-africain des jeunes filles leaders (ROAJEL).
Mohamed Ould Brahim a fait une présentation de la CNDH de Mauritanie comme une institution constitutionnelle, indépendante, chargée de veiller au respect et à la promotion des droits de l’homme, composée de personnalités assermentées, dont certaines sont désignées par l’Exécutif et d’autres issues de la société civile avec un mandat de 3 ans. La CNDH effectue, selon lui, des visites inopinées dans les centres de détention, s’assurent que les droits des prévenus et des prisonniers sont respectés, en plus des campagnes de sensibilisation nationales qu’elle mène pour diffuser et faire connaître les dispositions de loi afin que les citoyens puissent faire valoir leurs droits. Il a également évoqué l’existence au sein de la CNDH d’un mécanisme de plainte financé par la GIZ, soulignant l’insuffisance des financements alloués aux institutions nationales des droits de l’homme d’une manière générale, et en Mauritanie en particulier, ce qui limite, selon lui, leur présence sur l’ensemble du territoire et l’accomplissement de leurs missions.
Julien NDour a pour sa part défini l’Etat de droit comme un système dans lequel l’Etat est soumis à la loi comme le commun des citoyens. Il a mis en exergue l’existence nécessaire de mécanismes juridiques et juridictionnelles pour contrôler l’action publique par le citoyen, notamment le contrôle des actes administratifs pour s’assurer qu’ils respectent les normes constitutionnelles contre les excès de pouvoir.
Il a cité dans ce cadre l’article 15 de la constitution sénégalaise qui protège le droit de propriété, évoquant l’arrêté du préfet de Dakar qui a été annulé par la Chambre administrative pour avoir voulu exproprier la communauté Lebbou d’une propriété collective. Il a aussi cité l’annulation par la Cour constitutionnelle du décret pris par l’ex-président Macky Sall portant sur le report des élections présidentielles de 2024.
Zipporah NDione, après avoir rappelé le contexte du Sahel et ses crises, notamment l’insécurité qui frappe les femmes (violences, viols, etc.), la catégorie la plus exposée aux vulnérabilités selon elle, a souligné que 75% des Sénégalais ont moins de 35 ans, mettant en exergue le poids démographique représenté par la jeunesse. Elle a déploré cependant l’insuffisante prise en charge des besoins spécifiques des jeunes filles, mettant en exergue leur rôle potentiel, si elles sont davantage impliquées, dans la résolution des crises et à la paix. Elle a cité en exemple l’efficacité des mouvements citoyens des femmes burkinabés, grâce à leur leadership, dans la lutte contre l’extrémisme. Elle s’est félicitée du développement de plus en plus important des organisations féminines sur le continent, notamment celles des jeunes filles, d’où la nécessité selon elle, d’augmenter les investissements dans ces catégories sociales.
Ainsi, le Réseau des jeunes filles leaders africain, a participé selon elle, dans l’organisation de plusieurs caravanes de sensibilisation et de mobilisation, dans l’instauration de dialogues intergénérationnels, dans les rencontres sur la paix et la sécurité qu’elles ont organisé. Elle a salué dans ce cadre l’implication croissante des filles et des femmes leaders dans la résolution des tensions intercommunautaires. Elle a aussi évoqué le renforcement de plus en plus accentué du rôle des jeunes filles dans les processus de paix et leur participation accrue dans le débat public.
Parmi les défis qui entravent cette dynamique des femmes. Zipporah NDione a cité, entre autres, les faibles financements dans les projets pilotés par les jeunes filles et la limitation de leur accès aux sphères de décision. Les opportunités restent cependant grandes selon elle pour les jeunes filles, notamment dans le renforcement des réseaux régionaux féminins, dans la volonté affichée par l’Union africain, la CEDEAO et les organismes du Sahel dans la prise en compte de la dimension genre dans leurs politiques et stratégies, en plus de l’ouverture offerte par les Nouvelles technologies d’informations et de communication, tels que les plateformes numériques et la digitalisation de plus en plus poussée dans tous les domaines.
Ce panel a été suivi par un riche débat, alimenté par les participants qui ont partagé leurs expériences, apporté leurs contributions et proposé des réflexions pertinentes sur les différentes idées émises par les panélistes.
La contribution de la société civile dans les crises transfrontalières
Ce panel, modéré par Atiketou Dieng, Manager de l’ONG « Alliance citoyenne » de Mauritanie, a eu comme intervenants, Sow Amadou, Consultant mauritano-hollandais résidant aux Pays-Bas et Idrissa Abate, ancien responsable des jeunes du Tchad.
Amadou Sow a traité le sujet portant sur « les dynamiques transfrontalières et géopolitiques des conflits au Sahel ». Il a évoqué la porosité des frontières et l’impact des découpages territoriaux dans des aires jusque-là partagées par des communautés homogènes, la nature désertique ou semi-désertique du Sahel, rendant la surveillance difficile la gestion des espaces qui le composent.
En effet, parmi les conséquences de ces faits historiquement imposés, la circulation des groupes armés et des trafics de tout genre ainsi que la recomposition rapide des zones d’influence entre acteurs non étatiques. Il en résulte selon lui, une géopolitique sahélienne sous haute tension et un système de conflits en « toile d’araignée » avec les conflits qui dépassent des cadres géographiques et se répandent chez les voisins.
Idrissa Abate a planché pour sa part sur « l’apport des organisations des jeunes du Sahel dans la résolution des conflits : l’exemple du Tchad ». Il a cité dans ce cadre la Résolution 2250 des Nations Unies du 9 décembre 2015 qui traite de la jeunesse dans une perspective de paix et de sécurité internationale, comme cadre normatif sur lequel les jeunes du Sahel ont bâti leur contribution dans leur participation à la paix et à la sécurité dans la sous-région.
Selon lui, le Tchad est un pays à la croisée des chemins situé en Afrique centrale, entouré de pays secoués par des conflits, comme le Soudan, la République Centrafricaine et le Nigéria, avec 20.000 réfugiés pour une population de 20 millions d’habitants. Enjeux démographiques, mais surtout enjeux de la jeunesse, qui représente plus de 75% de la population. La plupart, selon lui, sont marginalisés, sans emploi et sans éducation.
Idrissa Abate a par la suite procédé à la délimitation des typologies de conflits que le Tchad a connues et continue de connaître, notamment les tensions militaires permanentes, la dévolution du pouvoir depuis l’indépendance en 1960 par les armes, la persistance des rébellions armées, l’instabilité transfrontalière, les conflits intercommunautaires. Rien qu’en 2025, le Tchad aurait connu selon lui trois conflits meurtriers entre éleveurs et agriculteurs, démontrant les effets des changements climatiques sur les ressources, constituant ainsi un facteur supplémentaire de tensions sociales. Il a cité aussi les conflits de nature terroriste, comme celui causé par Boko Haram sur la frontière entre le Tchad, le Cameroun et le Nigéria, avec son lot de réfugiés.
Au milieu de ce sombre tableau, la société civile travaille selon Idrissa Abate, à jouer un rôle de médiateur au niveau local, en initiant des dialogues intercommunautaires et en renforçant la capacité des jeunes, avec des actions de plaidoyer et de veille communautaire.
Comme exemple de projet destiné à contribuer à la consolidation de la paix et la cohabitation pacifique par le dialogue entre les communautés dans un pays qui compte 230 ethnies, Idrissa Abate a cité le projet Lapia financé par l’Union européenne. Ce projet vise entre autres à appuyer des microprojets pilotés par des jeunes qui sont les premiers acteurs de développement et les premières victimes des tensions. Marginalisés et frustrés, ils seraient selon lui des cibles faciles pour les recruteurs des groupes armés. Il a cité aussi entre autres projets développés par l’Etat tchadien pour soulager les franges les plus vulnérables dont les jeunes, la création de projets comme « Bab Raja » ou « Bab El Emel ».
Ainsi, 800 jeunes auraient été formés dans divers domaine, dont 500 en gestion des conflits et 150 insérés dans le marché du travail.
Quels choix pour le Sahel, des solutions modernes ou traditionnelles
Le cinquième et dernier panel du colloque régional sur les dynamiques transfrontalières au Sahel a tourné autour du modèle de résolution des conflits au Sahel, entre systèmes juridiques modernes et systèmes traditionnels « sous l’arbre à palabre ».
Ce panel a été animé par Mohamed Abdallahi Bellil, président de la Coalition mauritanienne de lutte contre la corruption, entouré d’intervenants venus du Burkina Faso, du Niger et de la Mauritanie.
Pour Martial Zongo, activiste du Burkina Faso, son pays vit sous une transition qui a tronqué la constitution qui était en vigueur contre une Charte dite de la transition, posant un problème en termes de normes juridiques et d’accès à la justice. De là, un Etat de droit manifestement affecté par les crises croissantes au Sahel, avec ses groupes armés et ses réactions sécuritaires qui ont poussé à l’implantation de droits d’exception qui tendent à se pérenniser au détriment du retour à l’ordre constitutionnel. Une image qui reflète la réalité dans les trois pays de l’Alliance des Etats du Sahel (AES) en bute à des crises sécuritaire dans la zone du Liptaco gourma ou la zone des trois frontières. Une situation commune au Mali, au Niger et au Burkina Faso qui exprime la négation de l’Etat de droit. L’insécurité touche ainsi à la fois les populations civiles et les institutions publiques, selon Martial Zongo, entraînant des déplacements massifs de populations. Une situation qui selon lui sape la volonté de l’Etat à faire respecter son autorité sur tout son territoire, avec la suspension du droit électoral. Depuis 2020, rappelle-t-il, une bonne partie du territoire burkinabé est hors du contrôle du pouvoir politique central. Le terrorisme s’impose, mettant à mal l’Etat de droit et les jeunes deviennent ses premières cibles pour renforcer ses effectifs, constate Martial Zongo.
Pour Gandega Ibrahim Amadou du Niger, chargé de programme de l’ONG « Rail », son pays a lancé un programme de gestion inclusive sécurité et justice, un projet pilote dans un quartier de Niamey financé par le Trésor américain et appelé à être mis à l’échelle, eu égard au succès enregistré.
L’objectif de ce projet est selon lui d’améliorer les relations entre les forces de défense et de sécurité (FDS) et les populations, après une rupture de confiance qui dure depuis plusieurs années. La zone de Niamey visée par le projet pilote est l’Arrondissement Niamey 5, l’un des plus insécures qui regroupe 7 quartiers et 15 villages. Alors que jusque-là, les populations désignaient les FDS comme seuls responsables de la sécurité publique, les mentalités auraient évolué par une prise en charge commune des questions sécuritaires, les populations devenant de plus en plus conscientes que la sécurité est aussi de leur responsabilité. Ces quartiers visés seraient connus pour leur degré élevé de criminalité, mauvaise utilisation des Ntics, violences basées sur le genre, mendicité, dépravation des mœurs, délinquance en milieu scolaire, etc. Des maux qui s’ajoutent aux phénomènes environnementaux, aux vols et recels de bétail, ainsi qu’au terrorisme.
Ainsi, la philosophie du projet repose sur la création d’un cadre de dialogue basé sur le diagnostic des problèmes, la recherche de solutions et leur mise en œuvre au niveau communautaire. Comme facteurs de succès enregistrés, l’amélioration des relations entre FDS et populations, la baisse de la criminalité avec l’aide des leaders religieux et traditionnels ainsi que les clubs de jeunes. Des points focaux ont été désignés dans chaque village parmi les jeunes et les femmes victimes de violences basées sur le genre. Des « Mères éducatrices » ont été identifiées et travaillent au niveau des établissements scolaires. La réussite de ce projet aurait ainsi précipité sa duplication dans d’autres communes de Niamey, mais surtout poussé l’Etat du Niger à adopter une stratégie nationale de proximité.
Enfin, le Pr. Mamadou Gany Sow, enseignant-chercheur à l’Université de Nouakchott a souligné que le Sahel est une région qui englobe plusieurs pays avec comme épicentre de tous les dangers les trois pays de l’AES, qui constituent selon lui des foyers de crises sécuritaires. Selon lui, le Sahel au sens large regroupe 10 pays avec 6 pays centraux. Il considère que le Mali vit une situation complexe ayant conduit à l’absence de l’Etat dans une bonne partie de son territoire, un pays confronté aux effets des changements climatiques, à la pauvreté et à un problème de gouvernance.
Tous ces facteurs, ajoutés aux multiples coups d’Etat, deux entre août 2020 et mai 2021, expliqueraient selon lui cette poussée d’une partie importante de la population à rejoindre les groupes armés. Idem au Burkina Faso, deux coups d’Etat entre janvier 2022 et septembre 2022 et pareil au Niger. Conséquences, des dizaines de milliers de réfugiés et de déplacés. Entre 2012 et 2020, il y aurait 410.000 réfugiés et 500.000 déplacés dus à la situation sécuritaire dans ces trois pays. Rien qu’au Mali, il y aurait eu 800 attaques meurtriers en 2020, selon Pr. Sow, 1,5 millions déplacés au Burkina Faso. Au Niger, une hausse de 35% des déplacés en 2022, un accroissement de 30% au Mali. En tout, selon Pr. Sow, le Sahel aurait enregistré 2,1 millions de réfugiés, une hausse de 6 à 20% en 2024.
TEMOIGNAGES
En marge du colloque, quelques participants ont livré leur impression. En l’occurrence Mohamed Abdallahi Bellil de Mauritanie, Julien Ngane NDour du Sénégal, Stefani Rothenberger de KAS et Abdel Aziz Sall Institut Manga
https://www.youtube.com/watch?v=6w2zYhZSgi0
https://www.youtube.com/watch?v=8TdFivtxLws
https://youtu.be/IHzyEwkRPzs
https://www.youtube.com/watch?v=yQWBz_J2yb8
https://youtu.be/Wp_WMgu0GlQ
