La double-peine des jeunes handicapés diplômés en Mauritanie

jeudi 6 avril 2017
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Fatma est titulaire d’une licence en droit. Pour obtenir ce diplôme, elle a dû braver son handicap moteur et toutes les contraintes qu’il impose. Et malgré les conditions difficiles dans lesquelles elle vit, elle a pu finir ses études.

Après avoir obtenu son diplôme, elle a participé à de nombreux concours de recrutement organisés par l’Etat. Elle a, à chaque fois, réussit brillamment les épreuves écrites, avant de subir l’amère déception de se retrouver éliminée par le jury de recrutement, au prétexte qu’elle serait physiquement incapable d’exercer la fonction.

Fatma affirme que, bien qu’ayant ait été privée de son droit au travail pendant de nombreuses années, sa volonté est devenue plus résistante que les rocs. En effet, en compagnie de camarades handicapées comme elle, elle a lancé une série d’actions médiatiques à travers les journaux et sur les réseaux sociaux afin de faire connaître la souffrance des personnes qui sont dans sa situation et afin d’obtenir davantage d’équité.

Elle y est arrivée au bout d’une année d’activisme acharné. De fait, au début de l’année 2015, et parallèlement à la célébration de la journée mondiale des personnes handicapées, le gouvernement mauritanien a décidé l’organisation d’un concours de recrutement exclusivement ouvert aux personnes handicapées. Contrairement à la logique courante des concours, le handicap moteur devenait cette fois un critère de sélection.

Nous avons rencontré Fatma dans l’Institut de l’Enseignement Technique de Nouakchott où la première promotion des jeunes handicapés diplômés de l’enseignement supérieur suit un stage, en attendant qu’ils soient engagés comme fonctionnaires de l’état dans les différents ministères mauritaniens.

Elle nous confie : « Il y a quelques années, en tant que personnes handicapées, le fait d’être recrutées au sein de la fonction publique nous paraissait un rêve irréalisable. Car dans tous les concours, nous étions automatiquement éliminés à cause d’un handicap que Dieu nous a donné sans que nous l’ayons voulu.

La décision par laquelle le gouvernement mauritanien a décrété en 2015 que 100 diplômés chômeurs parmi les personnes handicapées soient intégrés dans la vie active, était une sorte de miracle qui a transformé le désespoir le plus sombre dans lequel nous étouffions en une vie souriante qui nous accueille à bras grands ouverts ».

Ahmed Jilani, premier aveugle mauritanien à occuper le poste d’inspecteur du travail.

Comme Fatma, Ahmed Jilani est l’exemple d’un parcours fait de détermination et de réussite. Dans quelques mois, il sera le premier mauritanien aveugle à occuper le poste d’inspecteur du travail.

Il ne cache pas son bonheur de se voir enfin inséré avec ses camarades d’infortune dans la vie active. Cependant, il pense qu’il sera incapable d’assumer ses nouvelles fonctions.

Jilani explique à Dunes Voices les raisons de ses craintes en les attribuant au fait que l’Etat mauritanien ne dispose pas des moyens technologiques pouvant aider les personnes aveugles comme lui à exercer leur travail. C’est ce qui assombrit à ses yeux les perspectives de son avenir professionnel.

Aussi s’interroge-t-il sur ce qui les attend au mois de janvier prochain, date prévue à leur intégration au sein de la fonction publique. L’Etat leur fournirait-il les moyens technologiques dont ils ont besoins pour travailler ? Ou les obligerait-il à rester chez eux tout en recevant des salaires symboliques qui les aideraient à peine à survivre ?

Jilani n’est pas seul à être travaillé par l’angoisse de ne pas être recruté. Khadija et Mariem, ses deux camarades de promotion, partagent avec lui la peur de se voir abandonnées par l’Etat à ce stade.

Aussi font-elles part à Dunes Voices de ces craintes qui sont d’autant plus justifiées, que les personnes atteintes de cécité ou de handicaps généralisés s’étaient vu promettre par l’état les moyens logistiques et technologiques nécessaires qui les aideraient à mener à bien leurs tâches professionnelles ; mais ces promesses demeurent toujours en attente de réalisation.

Khadija nous confie être de plus en plus gagnée par le désespoir, six mois après l’arrêt de la bourse d’études accordée aux jeunes handicapés diplômés inscrit sur la liste des bénéficiaires du programme.

Son amie Mariem l’interrompt pour confirmer ses dires, expliquant qu’elle ne fait plus confiance aux déclarations du gouvernement qui continue à promettre de les recruter tous au mois de janvier prochain, bien qu’il ait arrêté leurs bourses d’études les six derniers mois.

« Comment ont-ils eu le cœur de couper nos bourses d’études qui ne dépassent pas les 12.000 ouguiyas mensuelles (soit 40 dollars américains environ) ?! », s’indigne-t-elle en expliquant que celui qui ne parvient pas à payer des sommes aussi dérisoires ne sera pas capable de payer des salaires entiers à une catégorie de fonctionnaires composée d’une majorité de personnes handicapées.

La plupart des mendiants en Mauritanie sont des personnes handicapées.

Le gouvernement mauritanien avait annoncé en 2015 le lancement d’un concours de recrutement en vue d’employer dans des postes de direction 100 jeunes diplômés parmi les personnes souffrant de handicaps. Ces postes étaient répartis entre l’administration civile, l’inspection du travail et des finances et l’administration des archives.

Les admis au concours avaient reçu lors de la première année une formation au sein de l’Ecole Nationale de l’Administration et de l’Institut Technologique. Ensuite, au début de l’année 2016, ils ont été pris comme fonctionnaires stagiaires dans différents secteurs de la fonction publique, en attendant d’être définitivement recrutés entre janvier et mars 2017, au plus tard.

Dans un rapport que Dunes Voices a pu consulter, le Ministère des Affaires Sociales, de l’Enfance et de la Famille affirme qu’au cours des quelques dernières années, un intérêt sans précédent a été accordé par l’Etat aux personnes handicapées et cela avec l’appui du Programme des Nations Unies au Développement.

Cet intérêt s’est manifesté dans les efforts consentis pour la promotion de la structure institutionnelle et organisationnelle chargée d’encadrer cette catégorie sociale fragile.

Ainsi, un conseil national consacré aux personnes handicapées a été créé, en plus de l’inauguration d’un centre de formation et de développement pouvant accueillir jusqu’à 300 enfants handicapés.

Par ailleurs, 100 jeunes diplômés parmi les personnes atteintes de handicaps ont été recrutés dans la fonction publique avec l’adoption d’une politique de discrimination positive exigeant que, dans chaque concours de recrutement portant sur plus de 20 postes, 5 % des places soient réservées aux personnes handicapées.

A noter que, selon les dernières statistiques officielles, le nombre total des personnes handicapées en Mauritanie est estimé à 27.000, dont une moitié de femmes, tandis que le taux d’analphabétisme au sein de cette catégorie sociale dépasse les 90 %.

Sidi Mohamed Oueld Lakhlifa

DuneVoices





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