Conakry, là où un manant débarque millionnaire

vendredi 22 décembre 2017
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Tu débarques à l’aéroport international Conakry Gbessia, avec en poche 200 dollars et tu te retrouves avec près de 2 millions de francs guinéen. Manant ouest-africain ou d’ailleurs, millionnaire en Guinée. Mais tu vas vite déchanter, quand tu sauras qu’une course taxi te coûtera facilement 100.000 francs guinéen ou quand après avoir mangé un bon plat de riz gras dans un restaurant moyen, tu devras casquer 25.000 francs plus 10.000 francs si tu commandes une Coca-Cola. En plus, si tu payes une puce et la charge, c’est facilement 20.000 francs en l’air. En tout, entre le transport, le prix de ton gosier et ta communication, ton million se trouve déjà allégé de quelques 200.000 francs guinéen. Deux ou trois jours de transport, de resto et de folies, et te voilà sur le carreau.

Conakry est cette ville des contrastes, entre l’opulence de son centre-ville, ses gratte-ciels, ses hôtels de luxe, ses échangeurs et ses voies souterraines, mais aussi ses bicoques, sa misère et ses immeubles aux toits rouges ondulées. Au grand marché de la Madina, les Chinois pullulent comme des grappes de mouches, pantalons courts, tee-shirt blanc moulant des torses échancrés, traînant leurs sandales entre les motos-taxi et les teuf-teuf guinéens aussi indisciplinés que des marmots en classe maternelle.

Conakry, c’est surtout le Sheraton Grand Conakry et sa façade balayée par la mer, offrant à ses pensionnaires une vue imprenable sur un océan calme, truffé dès l’aube, de têtes de pêcheurs à pied, un bidon entre les mains et l’autre tenant un hameçon. Ces pêcheurs en caleçon qui bravent chaque jour la fraîcheur des vagues, rivalisent d’ardeur avec des piroguiers qui se lèvent aussi très tôt pour jeter leurs filets ronds. Seules des rares embarcations de transports avec leurs paquets de voyageurs reliant le port, les dérangent dans leur solitude, avec leurs puissants moteurs assourdissants qui font fuir les poissons.

Au restaurant « Le Parisien », situé juste près du Sheraton, on se croirait au Caire ou dans une cité arabe. Ici, c’est plutôt le narguilé qui attire la jeunesse dorée de Conakry plus que le menu. Assis en couple, en groupe ou en solitaire, chacun tient au bout des mains, une pipe orientale à long tuyau flexible dans laquelle la fumée passe par un flacon rempli de Chicha. Dans ce resto où un plat peut vous coûter entre 65.000 et 100.000 francs guinéens, c’est le calme plat le jour et la folie de la jeunesse branchée de Conakry la nuit, au milieu de rangées interminables de bolides. Au nez et à la barde de la Brigade de répression du banditisme juste à côté et la brigade de gendarmerie. Au carrefour, c’est un entassement de corps humains, de nuits comme de jours, des chaînes interminables de bouchons et de taximen, en quatre ou deux roues, qui interpellent le moindre étranger de passage. Ici, on sent toute la misère du peuple guinéen, perdu dans les gargotes aux repas douteux, à côté de restos chics où ne s’aventure que la classe huppée.

Ramatai Camara, jeune fille de la zone forestière, diplômée en banque et assurance, travaille dans un de ces restos situés près du carrefour de Ratoma. Elle raconte qu’elle bosse depuis trois mois sans le moindre salaire. Le patron de l’établissement promet de l’embaucher à chaque fin de moi. En vain. Entre temps, elle assure un temps de travail de 8 heures à 17 heures, préparant les repas pour descendre le soir souvent sans le prix du taxi. Comme elle, ce sont des dizaines de jeunes Guinéens qui sont exploités par des hommes d’affaires véreux, qui profitent de la soif de travail de leurs concitoyens pour les exploiter.

Travailler en Guinée, nécessite selon eux, des bras longs et des interventions, dans un pays où les clivages ethniques sont forts, entre Peulhs, qui détiennent l’essentiel des affaires et n’embauchent que leur race, et les autres ethnies, Malinkés, Baga, Soussous, Kissi et j’en passe.

La nuit, Conakry étale ses tentacules, de la cité administrative, à Kaloum, siège du gouvernement, des ambassades et cœur de la capitale, jusqu’à Matam ou Kolona, en passant par les quartiers de Hamdallaye, ou de Matoto. Une ville qui ne dort pas et où s’entassent des millions de guinéens fuyant la misère, dans un des pays les plus riches d’Afrique.

Ici, l’insécurité est de mise. Les coupeurs de route et les gangs de malfaiteurs pullulent au point que pour rallier le Sheraton et l’aéroport, les clients de l’hôtel se font accompagner la nuit par un gendarme armé. Les agressions sont monnaies courantes dans les rues obscures et la faune se déchaîne toutes les nuits à la recherches de proies faciles.

La dépréciation des conditions de vie des Guinéens est si grande que Conakry fait partie des villes africaines où la prostitution est la plus importante. Plusieurs articles parus dans la presse guinéenne sont d’ailleurs consacrés à ce sujet pour alerter les autorités sur la dépravation grandissante des mœurs et les risques sanitaires auxquels est exposée la jeunesse guinéenne.

Pourtant, la ville de Conakry qui avait reçu Myrième Makeba, la grande diva Sud’Africaine et chantre de la lutte contre l’Apartheid durant ses années d’errance, et avant elle, l’ancien président ghanéen Kwame Nkruma, mérite plus que cette image iconoclaste de ville-dépotoir.

Cheikh Aîdara





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