Biram Dah Abeid, leader du mouvement abolitionniste IRA-Mauritanie : « J’ai déjà été condamné à mort et Dieu m’a sorti vivant »

jeudi 15 septembre 2016
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Biram Dah Abeid fait partie de la caste des Haratins, des Maures noirs descendants d’esclaves. Il est le premier enfant de sa famille à être scolarisé. Il intègre l’université, où il étudie le droit et l’histoire. Il consacre sa thèse à l’esclavage, une pratique interdite, sans peine assortie, depuis 1981 en Mauritanie, mais toujours répandue dans le pays.

Après ses études, il commence à militer au sein de l’ONG antiesclavagiste SOS Esclaves. En 2008, il fonde l’Initiative pour la résurgence du mouvement abolitionniste (IRA-Mauritanie), qu’il définit comme « une organisation de lutte populaire », et dont il est le président.

Il est condamné à une peine de prison puis gracié en février 2011 par le président Mauritanien Mohamed Ould Abdel Aziz. De passage au Burkina Faso, nous l’avons rencontré pour vous !

« Le Pays » : Qu’appelle-t-on code négrier en Mauritanie ?

Biram Dah Abeid : Le code négrier est à l’instar du code noir que l’Europe a aboli en 1848. Il y a une traite arabo-musulmane qui a saigné l’Afrique autant que la traite transatlantique. Ce code continue d’être en vigueur en Mauritanie et stipule que le noir est synonyme d’esclave. Il dénie l’égalité des races entre les noirs et les arabo-berbères de chez nous.

Ce code autorise et codifie comment vendre un esclave et indique les esclaves noirs comme des propriétés sur lesquelles s’exercent les attributs de la propriété privée. Le noir esclave n’a pas de statut juridique et est sous tutelle de son ministre.

Il n’a pas de tutelle sur ses enfants et ses enfants deviennent automatiquement des esclaves. Dans ce code, l’esclavage s’hérite par la ligne de la mère. Le maître esclavagiste, quand il a plusieurs femmes et filles parmi ses esclaves, peut en disposer sexuellement à sa guise, abstraction faite de leur âge, de leur consentement ou de leurs liens de parenté.

Ce code aussi stipule que quand un esclave est beau, il faut le castrer parce qu’on estime que sa beauté pourra séduire les filles et les femmes du maître. De même, l’esclave n’a pas de biens ; tout ce qu’il possède appartient à son maître.

Comment ce code est-il appliqué concrètement sur le terrain en Mauritanie ?

Il s’applique exactement comme je vous l’explique. C’est ce qui est écrit qui s’applique sur le terrain. Et nous travaillons à libérer ces esclaves et c’est pourquoi l’Etat nous réprime, nous diabolise, nous condamne.

Dans quel cadre êtes-vous venu au Burkina Faso ?

Nous menons nos combats depuis 2008 et nous avons constaté que quand on nous arrête, la communauté internationale se solidarise avec nous de même que des organisations et des organismes internationaux.

Mais aucun Etat africain ne s’est jamais solidarisé avec nous. Quand le pouvoir nous met en prison en Mauritanie, les ambassadeurs des pays occidentaux viennent au chevet de nos familles et viennent en prison voir nos conditions de détention, mais jamais les ambassadeurs africains qui sont à Nouakchott.

On a constaté aussi que l’Union africaine n’a jamais levé le petit doigt pour dénoncer ce qui se passe dans mon pays et qui est en contradiction flagrante avec la Charte de l’Union africaine. On ne doit pas opprimer par esclavage des Africains sur le sol africain. L’Union africaine ne devrait pas se taire face à l’apartheid en cours dans mon pays.

Les dirigeants continuent d’avoir des connivences avec le pouvoir mauritanien. Il fallait que je parle aux élites africaines, à la presse, à la société civile africaine, pour qu’ils puissent faire pression sur la classe politique mauritanienne. Nous voulons que les Africains puissent s’acquitter de leur devoir vis-à-vis des noirs de Mauritanie comme ils l’ont fait en Afrique du Sud pendant l’apartheid.

Selon vous, comment peut-on expliquer ce silence dont vous parlez face au phénomène que vous décriviez plus haut ?

Moi, je l’explique par le fait que dès le début de la lutte des premières élites africaines et afro-américaines contre l’esclavage, le racisme et la colonisation, elles ont décidé d’idéaliser l’Afrique et de jouer une solidarité tiers-mondiste, confessionnelle et continentale, contre l’Homme blanc qualifié de tous les maux.

C’est vrai que l’Homme blanc a commis toutes les atrocités, mais il n’est pas le seul responsable. L’esclavage a été aussi une pratique interne en Afrique, avant même l’arrivée des arabes sur les côtes africaines. Les notables africains se sont investis dans la traite de leurs sujets au profit des arabes. Ils ont fait la même chose pour les bateaux marchands d’esclaves européens.

Ce sont les africains qui leur capturaient les esclaves. Les arabes ont été très actifs en capturant des africains au profit de l’Orient arabo-musulman. Cette traite a autant saigné l’Afrique que la traite transatlantique. Jusqu’à présent, l’éthique de la conception de l’Homme noir dans le monde arabe n’a pas été revisitée et remise en cause, contrairement à ce qui s’est passé en Occident. C’est pourquoi la diaspora noire dans le monde arabe, continue de souffrir de cette stigmatisation.

Voulez-vous dire que le problème noir s’étale au-delà des frontières mauritaniennes ?

Ils ne vivent pas exactement le même problème parce que je ne pense pas que dans d’autres pays arabes, il y a l’esclavage tel que pratiqué en Mauritanie. Dans notre pays, 20% de la population noire est détenue comme esclave domestique. Ces gens n’ont pas droit à des documents d’état civil ; ils n’ont pas droit à l’éducation ; bref, à aucun droit.

Quelles sont les principales raisons de vos déboires avec le pouvoir en place en Mauritanie ?

Parmi les raisons de cette confrontation sans trêve et sans merci avec le pouvoir mauritanien, il y a notre objectif déclaré, celui d’abolir l’esclavage dans tous ses compartiments idéologiques, politiques, économiques et sociaux.

C’est un apartheid en Afrique de l’Ouest, qui a été construit par une oligarchie d’officiers militaires issus de la communauté et qui partagent les idées de stigmatisation des Noirs, d’afrophobie, de négro-phobie.

Depuis 2008, notre objectif est donc d’abolir ce pouvoir par un militantisme non violent, déterminé, populaire, idéologique qui vise à instaurer en Mauritanie, une démocratie, une voie, non raciale, non ethnique dans laquelle les Mauritaniens vivent leurs cultures multiples sans être assujettis à la dominance d’une communauté sur les autres.

C’est la haine pour notre combat qui fait qu’on nous pourchasse. Il y a aussi et surtout la détermination de nos militants et militantes, nos succès en matière diplomatique sur le plan international, qui énervent le pouvoir mauritanien.

Ce dernier a perdu beaucoup de soutiens en Occident et je suis en Afrique aujourd’hui pour faire en sorte que le pouvoir mauritanien, pour ce qu’il fait aux Noirs, perde le seul soutien diplomatique que lui procure l’Union africaine et la Commission africaine des droits de l’Homme.

L’IRA est-il constitué uniquement de Noirs ?

Notre organisation est pluriethnique et généraliste et elle concerne tous les Mauritaniens. Nous combattons l’injustice sans distinction de race ni d’ethnie.

Est-ce que votre mouvement n’est pas hybride, avec des objectifs pas clairement définis ?

En fait, la frustration du pouvoir mauritanien, c’est qu’il perd du terrain face à nous. Notre mouvement a des intentions très claires et cela en rapport avec les réalités que nous vivons dans notre société. Nous avons besoin de notre révolution en matière de droits de l’Homme, de démocratie, entre autres.

Imaginez-vous que nous sommes dans une société où un homme est considéré comme une propriété d’un autre homme. Ça n’existe nulle part ailleurs. Donc, notre démarche ne peut pas être celle d’une société civile indépendante d’une société politique. Nous menons notre combat sur plusieurs fronts : idéologique, politique, social, économique… Nous devons faire taire les érudits qui ont utilisé la religion pour justifier l’esclavage, les inégalités entre les races, les viols entre êtres humains, etc.

Voulez-vous dire que votre combat n’est pas racial ?

Il ne l’est pas du tout. C’est un combat arrimé sur les valeurs de l’humanité. Nous avons besoin d’une insurrection morale contre l’injustice.

Qu’attendez-vous de façon spécifique du Burkina Faso dans votre combat ?

J’attends beaucoup du Burkina Faso et des Burkinabè qui sont un peuple qui s’est illustré ces dernières années par sa ténacité à défendre ses droits. Nous attendons que les Burkinabè partagent avec nous leurs expériences et nous aident à orienter notre combat, notre lutte pour la démocratisation et l’affranchissement de nos sociétés.

La société civile qui a été le moteur du changement au Burkina Faso peut nous aider à progresser dans notre lutte. Nous pouvons tout espérer du Burkina Faso comme ses illustres leaders, Thomas Sankara qui a fait un legs honorable de courage, de bravoure et d’intégrité, d’engagement et de sacrifice à la jeunesse africaine ; Norbert Zongo, un journaliste émérite qui s’est sacrifié pour la défense de la justice.

Actuellement, comment vivent vos militants en Mauritanie ?

La situation actuelle est caractérisée par la réussite de notre mouvement IRA Mauritanie qui a réussi à mobiliser toutes les franges de la population contre l’injustice sociale. Les injustices actuelles émanent d’officiers qui ont fait main basse sur l’Etat mauritanien et qui ont décidé d’utiliser l’Etat comme leur propre ferme à eux.

Mais nous avons constaté que les politiques de division communautaire et de dénigrement ont échoué. C’est d’ailleurs pourquoi le pouvoir a entrepris de faire peur aux gens, de les intimider et d’emprisonner nos militants.

Qui finance votre mouvement ?

IRA n’a pas de financements. Notre mouvement est interdit en Mauritanie ; donc on ne peut pas bénéficier de financements dans notre pays. Notre mouvement fonctionne grâce au sacrifice des militants et de volontaires. Nous vivons de notre intégrité et de la bénédiction de Dieu.

Craignez-vous pour votre vie ?

J’ai déjà été condamné à mort et Dieu m’a sorti vivant. Plusieurs fois, on a attenté à ma vie et tout le monde sait que le pouvoir cherche ma peau. Je n’ai aucun moyen de me protéger, sauf la volonté de Dieu.

Propos recueillis par Michel NANA

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