Arrestation des leaders d’IRA : Les militants antiesclavagistes dénoncent une décennie de persécutions

vendredi 22 juillet 2016
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Plus d’une dizaine de personnes, tous membres de l’association antiesclavagiste IRA, dont une bonne partie du bureau exécutif, ont été déférées, entendues puis placées à la prison centrale par le Parquet de Nouakchott-Ouest, mardi 12 juillet 2016. Rébellion armée contre une force publique, manifestation non autorisée et appartenance à une organisation non reconnue, le tout élevé au flagrant délit, constituent entre autres les charges retenues contre elles.

Mais, selon les militants du mouvement IRA, le déroulé des faits rapportés par plusieurs sources de presse et la déclaration de certains avocats sont explicites. « Les arrestations des militants ainsi que leur déferrement se sont déroulés en violation flagrante des procédures judiciaires, si elles ne frisent l’affabulation qui cache mal une persécution menée depuis des années contre une organisation dont le seul tort est de s’attaquer à l’esclavage et au racisme d’Etat en Mauritanie ». Ils estiment que « la cabale menée tambour battant contre IRA ne serait que les prémisses d’une opération d’envergure destinée à décapiter et à éradiquer une ONG antiesclavagiste qui a bâti sa renommée nationale et internationale sur sa lutte pacifique et sans complaisance pour l’égalité et la justice sociale en Mauritanie ».

Après plusieurs jours d’incarcération dans des conditions jugées illégales par plusieurs organisations internationales, comme Amnesty International, dans des communiqués publiés à l’occasion et qui soulignent l’absence de charges, de contact des détenus avec leur famille ou leur avocat, plusieurs cadres et militants d’IRA ont été déférés aux environs de 4 heures du matin, le mardi 12 juillet 2016, au Palais de justice pour être entendus par le Procureur de la République de Nouakchott-Ouest. Un interrogatoire qui a duré plusieurs heures et aux termes duquel, ils ont été inculpés et incarcérés à la prison centrale. Selon Me Ebetty, l’un des avocats du mouvement, « je croyais que ce genre de procédure était dévoyé dans mon pays ». Une fois de plus, l’avocat déplore un dossier vide, mais dénonce surtout le caractère affabulateur de la flagrance évoquée par le Parquet, car « les personnes inculpées n’ont pas été prises la main dans le sac, mais arrêtées plusieurs heures voire plusieurs jours après les faits incriminés, chez eux ou dans la rue » a-t-il fait remarquer.

Il faut dire que Ira dérange. Le mouvement IRA est presque né avec l’arrivée de l’actuel régime au pouvoir en 2007. D’emblée, ses initiateurs ont placé leur lutte contre l’esclavage sur un modèle inédit, un tantinet provocateur, anticonformiste, voire même selon certains observateurs, un brin insolent avec une forte dose de communautarisme. Loin d’être la première organisation à défendre la cause des esclaves ou de leurs descendants, les Haratines, IRA est l’une des premières, à s’attaquer frontalement au système dominant, accusé d’avoir fait main basse sur tous les leviers du pays, les fonctions politiques, administratives, militaires et économiques. Son idéologie est basée sur la refondation complète du système en place, basée sur l’émergence d’une société égalitaire caractérisée par l’équité et la citoyenneté.

Face à cette nouvelle force sociale dont la popularité allait crescendo à coups de slogans révolutionnaires, d’emprisonnements et de coups de théâtre dans la dénonciation, les militants d’IRA se sont plaints des scénarii mis en place par le pouvoir actuel pour contenir leur organisation naissante.

Ils accusent ainsi les Renseignements généraux (RG) d’avoir déployé plusieurs scénarios, dont les défections individuelles ou de masse provoquées à dessein pour débaucher les militants et les cadres d’IRA, avec forces promesses sociales ou pécuniaires. Mais ces défections provoquées n’ont pas pu entamer, selon eux, l’ascension antiesclavagiste dont les rangs s’agrandissaient de plus en plus.
Puis vint la période d’accalmie au cours de laquelle, selon les partisans d’IRA, « le pouvoir chercha à flirter avec les dirigeants du mouvement dont l’aura internationale prenait de l’ampleur ». C’est la période au cours de laquelle, les services de l’ordre et l’administration territoriale avaient coopéré selon eux avec le mouvement, dans ces campagnes de dénonciations, « même s’il n’y avait pas de condamnation pour les esclavagistes ni de réinsertion sociale pour les personnes ou les familles libérées de leur joug » estiment-ils.

C’est l’époque des tournées régionales et des meetings populaires qu’IRA initiera sur l’ensemble du territoire mauritanien. Le phénomène « Birame » s’installa avec la peur née au sein des familles par rapport aux bonnes mineures issues de la couche harratine. Les partisans d’IRA pensent que leur lutte contre l’esclavage a permis des avancées importantes sur le plan institutionnel et juridique, notamment l’adoption de la Loi de 2007 criminalisant l’esclavage en Mauritanie, la feuille de route contre l’esclavage et ses séquelles sous la supervision du Rapporteur des Nations Unies pour les droits de l’homme, sa criminalisation dans la loi fondamentale comme crime contre l’humanité, la création de l’agence Tadamoun, l’institution de tribunaux spéciaux pour le jugement des affaires liées à l’esclavage, etc.

Mais IRA et ses partisans déclarent avoir toujours regretté l’absence d’application des textes et dispositions juridiques, soulignant que « toutes les personnes traînées devant les tribunaux pour actes esclavagistes n’ont jamais été poursuivies ; les rares déferrées devant les juges jouissaient d’une liberté dès la première comparution et celles ayant séjourné en prison l’ont été pour quelques jours, avant d’être libérées et absoutes ». Ils ont également dénoncé l’indifférence des pouvoirs publics par rapport aux victimes d’esclavage, lesquels selon eux, ne disposent une fois libérées, ni d’indemnisation ni de plan de réinsertion sociale. « Pauvres, déboussolés et sans aucune expérience d’une vie de liberté, ils vont grossir les rangs des miséreux dans les taudis malfamés des villes urbaines, notamment Nouakchott » selon les cadres du mouvement IRA.

Par contre, s’indignent les antiesclavagistes, « les incarcérations, les brimades policières et les emprisonnements sont notre lot quotidien, face à un système multiséculaire nourri à la sève de la domination et de l’exploitation ».

Ainsi, la lune de miel entre le pouvoir et IRA n’aurait duré, selon certains spécialistes de la question esclavagiste en Mauritanie, « que le temps d’une prestation locale pour contenter la communauté internationale ». Très vite, selon eux, le cours naturel des relations entre le pouvoir et IRA prit son réel visage, celui d’une inimitié sans accalmie qui connut son point culminant avec le fameux autodafé des livres malékites en 2012. Pour beaucoup, cette offense religieuse était synonyme de condamnation à mort définitif pour un mouvement cloué au pilori. Accusé déjà d’accointance avec l’ennemi extérieur, de raciste, de radical, de pourfendeur de l’unité nationale et de la cohésion sociale, IRA se verra greffer le titre d’organisation apostat et condamné à mort. Curieusement, l’autodafé des livres malékites, considéré par la grande masse comme une hérésie impardonnable, ouvrit les débats sur la licité ou l’illicité du geste, ce qui permit d’atténuer son ampleur. Incarcérés à la suite de cet évènement, Birame et quelques uns de ses amis furent libérés et accueillis comme des héros. Leur geste fut salué par plusieurs prix internationaux, dont celui des Nations Unies. Au lieu d’être diminué, IRA sortit de l’épreuve encore plus populaire.

A l’élection présidentielle de 2014, face au boycott de l’opposition et l’absence de vrais challengers, le pouvoir sous la pression ou la suggestion de ses partenaires internationaux, permit à Birame Dah Abeid, président d’IRA, de briguer la magistrature suprême, question de donner un semblant de crédibilité au scrutin, avait-on soutenu. Ce test de popularité, perçu par les détracteurs du dirigeant antiesclavagiste à l’époque comme une occasion rêvée pour lui démontrer son impopularité, fut la grande surprise de cette élection. Le candidat d’IRA obtint le deuxième meilleur suffrage derrière le chef de l’Etat sortant.

Devenue une personnalité internationale de premier rang, reçue par des chefs d’Etat et des parlements partout en Europe, auréolés de plusieurs prix internationaux, dont celui des Nations Unies pour les droits de l’homme et une place de nominé pour le Nobel de la Paix en 2015, Birame Dah Abeid et son mouvement devenaient une force sociale montante en Mauritanie. La connexion de l’élément harratine à l’élément négro-africain au sein d’IRA, déjà classé comme une organisation radicale hostile à la communauté maure, allait cependant renforcer l’inquiétude du pouvoir à Nouakchott. Son démantèlement relevait désormais de la raison d’Etat.
Les partisans d’IRA accusent ainsi les RG d’avoir infiltré leur mouvement, et d’avoir exploité les sorties intempestives d’un de ses taupes, pour construire un plan de déstabilisation pour mater le mouvement au moment où ses leaders se trouvent à l’étranger.

Selon l’analyse d’un observateur averti de la scène, les informations fournies aux RG pour décapiter IRA, ne peuvent avoir rien d’inédit, car aussi bien la composition du bureau exécutif d’IRA, l’identité de ses dirigeants et de ses militants, ainsi que ses sources de financement si elles existent, étaient déjà connus des services de l’ETAT. Ils trouvent l’arrestation menée actuellement contre les leaders d’IRA comme ayant été mal conçue et mal ficelée, tant dans sa forme que dans son contenu.

Le déguerpissement des 429 familles de la gazra sise à l’hôpital Bouamatou, le 29 juin dernier, et la résistance des habitants qui s’était soldée par des blessures dans les rangs de la police, utilisé comme justificatif pour impliquer IRA, sont en effet considérés par plusieurs observateurs comme un amalgame judiciaire que n’importe quel avocat peut déjouer sans grande peine

La grossièreté des reportages consacrés par les médias d’Etat par rapport à ces incidents, la vaste campagne de diabolisation et d’appel à la haine relayée par plusieurs sites électroniques et les réseaux sociaux, seraient assez maladroits pour ne pas nourrir les suspicions sur les charges retenues contre les détenus.
Certains sont allés jusqu’à lier la persécution menée contre les dirigeants d’IRA aux prix décernés le même jour à Birame Dah Abeid et à son mouvement à Washington, notamment le prix Heroes des combattants contre l’esclavage décerné par le Secrétaire d’Etat américain aux affaires étrangères, John Kerry. Beaucoup d’observateurs n’hésitent d’ailleurs pas à croire que cette avalanche de prix américains, si l’on cite en plus le Prix Lawson à Boston, aurait déclenché l’ire des autorités mauritaniennes et forgé leur détermination à en finir une bonne fois pour toute avec IRA. D’autres y voient un message clair adressé aux dirigeants américains. Les partisans d’IRA payent ainsi la colère de Nouakchott contre Washington

Cheikh Aïdara





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