Forum sur les droits d'auteurs et droits voisins en Mauritanie Assalamalekum Culture-Plateforme Ardine : Forum sur les droits d’auteur et droits voisins
Thursday, 25 Jun 2026 20:00 pm

L'Authentique

En marge de la 19ème édition du Festival Hip-Hop Assalamalekum qui bat son plein depuis le 20 juin 2026 à Nouakchott, sa filiale Assalamalekum Culture et la Plateforme Ardine ont organisé jeudi 25 juin 2026 à l’Institut Français (IFM) de Nouakchott, un forum sur les droits d’auteurs et droits voisins en Mauritanie.

La salle de spectacle de l’IFM de Nouakchott a accueilli jeudi 26 juin 2026, la première édition du Forum sur les droits d’auteurs et droits voisins en Mauritanie.

Le débat a été animé par des experts et des acteurs de renommée, dont certains venus du Sénégal, à l’image de Aziz Dieng, ancien président du Comité permanent du droit d’auteur et des droits voisins connexes de l’Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle (OMPI) et Didier Awadi, star africaine et mondiale du Hip-Hop, ex-leader de Positive Black Soul. Côté mauritanien, il y avait sur le podium, Mohamed Ould Abba, président du Conseil mauritanien des professionnels des arts, Aïcha Mint Chighali, présidente de la Plateforme et du Festival Ardine, Hameth Ly, directeur des Studios OLPAC et Kane Limam dit Monza, président du Festival Assalamalekum.

La modération a été assurée par Papis DJ Paco.

Droits d’auteurs et droits voisins

D’emblée, Aziz Dieng devait déclarer que partout en Afrique, le statut de l’artiste était posé, mais qu’il n’a pas été satisfait des textes qui ont été adoptés par la suite, après d’âpres combats de plaidoyer menés par les acteurs. Bien sûr, il considère, comme première satisfaction, la reconnaissance du statut de l’artiste comme une grande avancée. Il y a des récompenses et des prix qui ont été décernés. Deuxième satisfaction, la reconnaissance des droits à l’expression, même si leur application peine à se réaliser.

Mais là où le bât blesse, selon Aziz Dieng, c’est au niveau des droits à la protection sociale des artistes. C’est là, d’après lui, que se pose le problème alors que c’est l’essence même des textes consacrant le statut de l’artiste. Pour Aziz Dieng, la présomption de salariat est essentielle dans la prise en compte des droits consacrés à l’artiste. Pour lui, chaque contrat signé par un artiste est une prestation qui exprime un droit au travail, lequel doit déboucher sur un droit à la protection sociale.

En 1977, rappelle-t-il, l’Organisation Internationale du Travail (OIT) et l’UNESCO avaient invité des experts pour discuter de la condition de l’artiste, ce qui donnera plus tard lieu, le 27 octobre 1980, à la Déclaration de Belgrade dite Déclaration de l’UNESCO relative à la condition de l’artiste.

Pour Aziz Dieng, les artistes ont droit à la protection sociale comme tous les travailleurs, bien qu’en Afrique, les systèmes de protection sociale ne reconnaissent que les travailleurs traditionnels salariés. Ce système doit être réformé, selon lui, pour prendre en charge les artistes qui doivent avoir la possibilité de cotiser auprès des caisses nationales de sécurité sociale. Cette réflexion est encore timide en Afrique, constate-t-il, mais c’est la piste pour régler l’assurance sociale des artistes. C’est sur ce point que doit converger, selon lui, le véritable combat des acteurs.

Lecture dans la loi de 2024

Aziz Dieng a procédé à quelques remarques sur la loi de 2024 instituant le statut de l’artiste en Mauritanie. Cette loi doit être modernisée, selon lui, offrant son expertise à titre gratuit pour aider au toilettage des textes, mais également, d’aider à la sollicitation de l’OMPI pour une expertise en termes de formation des cadres et d’appui technique. Sans aucune charge pour l’Etat mauritanien, précise-t-il.

Selon Aziz Dieng, la loi comporte une clause intéressante sur la rémunération pour copie privée, la DEC : D = droits exclusifs, E= exception de copie privée ; C= compensation.

Il précise que jusqu’ici la rémunération pour copie privée ne s’appliquait qu’à la musique et qu’elle est désormais étendue aux écrivains et aux journalistes. Selon lui, les modèles économiques ont subi la révolution numérique et qu’ils ont impacté sur la musique. Personne n’achète plus de musique, selon lui, soulignant qu’il existe des plateformes de streaming qui vendent la musique des artistes à leur insu et sans aucune retombée pour eux.

Les artistes doivent enregistrer leurs œuvres

Didier Awadi a dit regretter les années d’inconscience et d’absence de connaissances des règles juridiques en matière de contrat. Ainsi, selon lui, il a perdu des fortunes pour ne pas simplement avoir enregistré ses productions, qui mal protégés, ont été exploitées sans retombées pour lui.

Au cours de la rencontre, il a procédé, par projection, à la promotion d’une nouvelle plateforme « goclip.org » qui est une plateforme gratuite qui offre toutes les connaissances autour de la musique, avec des rubriques animées par des experts sur l’écosystème de l’industrie musicale, la composition de chansons, l’enregistrement, le mixage et la mastering ; la distribution et le marketing, les droits des créateurs de musique, l’étendue de la protection, la cession de droits et les concessions de licence, les reprises et œuvres dérivées, comment être crédité et payé, les règlements des litiges, etc. Cette plateforme explique qu’est-ce qu’un contrat, qu’est-ce qu’un manager et toutes les questions qui tournent autour de l’industrie musicale.

Il a donné des exemples d’artistes qui vivront et lègueront à leurs enfants des sources de revenus à très long terme grâce à leur production, citant l’affaire Manu Dibango et Chakira, à propos de la reprise par cette dernière du morceau « Waka Waka » sans autorisation de l’auteur et à qui elle a versé des millions de dollars de droits d’auteur, car cette chanson était enregistrée et protégée.

Sur les avancées en Mauritanie

Mohamed Ould Abba a relevé les avancées en Mauritanie dans la prise en compte de la situation de l’artiste, citant la loi du 20 février 2024 et le décret 024 consacrant le statut de l’artiste, puis la création du Conseil des professionnels de l’art qu’il préside. Le grand problème des artistes en Mauritanie est, selon lui, le défi religieux selon lequel la musique est « Haram », donc « interdite par la religion ». Il y a également, mentionne-t-il, la considération socioculturelle et les stratifications sociales qui classent les griots en citoyen de seconde zone. S’ajoute à ces obstacles, poursuit-il, la faible volonté politique, même si cette volonté a beaucoup évolué ces dernières années, citant la création d’un Ministère de la Culture et des Arts, avec l’introduction pour la première fois dans l’histoire du pays, du mot « Art » dans une dénomination ministérielle.  

Il déplore toutefois, la faible sensibilisation des acteurs sur leurs droits et l’amateurisme qui plombe l’effort des jeunes artistes, lesquels se contentent, selon lui, de composer et de produire, puis de refiler leur œuvre à un standardiste, dans l’espoir que leur musique sera consommée et qu’ils seront par la suite reconnus, puis invités et se faire des revenus par la suite.

Pourtant, souligne Mohamed Ould Abba, l’espoir est grand de voir la situation des artistes s’améliorer pour le bien de l’économie nationale.

Prendre le taureau par les cornes

Pour Aicha Mint Chighali, qui est également vice-présidente du Conseil des professionnels de l’art, il est temps que les acteurs du milieu sortent de leur long sommeil pour prendre en main leur destin, car personne ne le fera à leur place.

Le DEPAC, horizon prometteur pour 2027

Arrivé avec un lot de stagiaires de ses studios, Hameth Ly déclare avoir expliqué à maintes reprises dans le passé qu’il y a des droits à préserver et qu’un artiste invité, ce n’est pas seulement un billet d’avion et une prise en charge, mais des droits d’auteurs à cueillir derrière.

Il donne l’exemple du Gabon où la situation de l’artiste s’est tellement amélioré que les professionnels du secteur disposent désormais de passeports d’artistes.

Il s’est félicité de la reconnaissance légale de la profession d’artiste aujourd’hui en Mauritanie grâce à la loi sur le statut de l’artiste et son décret d’application. Il a mis en exergue les attentes attachées au Projet Jeunesse et Sport financé pour 5 ans par l’Agence française de développement (AFD) et au sein duquel il pilote la partie technique.

Mieux, il déclare qu’en fin 2027, d’autres horizons s’ouvriront pour les artistes mauritaniens, grâce au DEPAC, avec des appuis directs pour créer un écosystème favorable pour les acteurs, dont la prise en charge médicale et l’appui à la mobilité. Le DEPAC sera, selon lui, un guichet de financement indépendant au service des artistes. Le pays est dans une dynamique qui doit être accompagnée par les artistes, a-t-il conclu.

Didier Awadi a rebondi sur l’aspect relatif au Gabon évoqué par Hameth Ly, précisant que le ministre gabonais de la Culture, Massassi alias Max-Samuel Oboumadjago, ancien rappeur et qui a révolutionné la condition des artistes de son pays, est un pur produit de l’école sénégalaise des arts, car il a été formé au Sénégal avant de regagner son pays. Nommé ministre, il se serait inspiré, selon Awadi, des textes relatifs aux artistes du Sénégal avant de se faire épauler par l’expertise sénégalaise pour transformer la condition des artistes de son pays.

Au passage, Awadi, a évoqué les expertises qui façonnent le monde de l’art en Afrique, citant Monza, expert international, qui a travaillé avec la Guinée dans la refonte de ces instruments.

Awadi a aussi souligné que seuls des artistes organisés et solidaires dans leur combat peuvent apporter des changements dans leurs conditions de vie et de travail. Il a donné dans ce cadre l’exemple du Sénégal, où les artistes ont plaidé leurs causes auprès du Président de la République avec à l’appui leurs doléances. Sur un fond de départ de 300 millions, ils disposent aujourd’hui d’une cagnotte de 2 milliards de francs Cfa.  Et de conclure « si on l’a fait au Sénégal, vous pouvez le faire ».

Une demande nationale qui tarde

Clôturant le tour des interventions, Monza a déclaré que la question des droits d’auteurs est mal comprise en Mauritanie. Il rappelle qu’en 2012, lorsque la loi sur le statut de l’artiste a été adoptée, tout le monde a crié victoire, avant de se rendre compte 14 ans plus tard, que peu de choses ont changé. Il précise que tant que les créateurs mauritaniens continueront à crier dans un environnement déstructuré face à une progression fulgurante du numérique et du digital, tous les efforts risquent de se diluer, car on continuera de créer sans retombées et avec d’énormes pertes de gains. Il constate qu’en Mauritanie, des milliers de production existent, mais elles ne sont pas monétisées. D’où la nécessité, selon lui, de s’appuyer sur les engagements du pays pour exiger leur application.

Monza s’est félicité de la création du Conseil des professionnels de l’art qui va, selon lui, répertorier les acteurs du secteur et formaliser leur statut, regrettant au passage l’ignorance par les artistes de leurs propres droits et obligations.

Il a lancé dans ce cadre un appel au président de la Coalition des acteurs des cultures urbaines (COACUM) pour formaliser de manière physique le statut et à le soumettre à l’autorité.

Selon lui, la Mauritanie compte des dizaines de structures qui regroupent tous les acteurs, mais ces structures dorment, rappelant que depuis 2012, la bataille est engagée pour la formulation de la demande nationale qui tarde à venir.

Cheikh Aïdara