Deux 28 novembre, celui des fêtards et celui des endeuillés Célébration du 28 novembre 2025 : les deux faces d’une fête nationale
Friday, 28 Nov 2025 19:00 pm

L'Authentique

Une grande partie des Mauritaniens ont célébré dans la joie et l’allégresse la fête nationale de l’indépendance le 28 novembre 2025 sur l’ensemble du territoire. Dans certaines régions du Fleuve, mais aussi à Nouakchott et en Outre-mer, des foules ont manifesté contre une telle célébration. Ils ont préféré porter le deuil, couleur rouge en bandoulière au lieu du drapeau national. Plusieurs arrestations et quelques blessés ont entaché la journée.

Pendant qu’une partie de la Mauritanie a fêté avec joie et allégresse la journée du 28 novembre 2025, une autre partie, comme elle le fait depuis plusieurs décennies, a porté le deuil, pleurant ses morts, ses 28 militaires pendus la nuit du 28 novembre 1990 à Inal. Un acte sacrificiel qui aux yeux des familles éplorées a définitivement souillé cette journée mémorable sensée représenter le creuset de l’unité nationale.

Comme chaque année depuis plus de trois décennies, les marches organisées par les anti-28 novembre se sont soldées par plusieurs arrestations, dont celle de la sociologue Djeynaba Ndiom, de quelques veuves et activistes. Mais, la machine répressive a précédé de loin les festivités dans le tourbillon des préparatifs pour les manifestations hostiles au 28 novembre, annoncées à grandes pompes sur les réseaux sociaux et à travers des déclarations enflammées sur la toile et dans les communiqués de presse.

Aux portes des villes du Sud

L’avant-28 novembre a été marqué en Mauritanie par un climat lourd et beaucoup d’électricité en l’air, une atmosphère chargée d’émotion et les signes entêtés d’une fracture historique difficile à ressouder.

Alors que pendant plusieurs nuits, la ville de Nouakchott vibrait aux sons des fanfares et des troupes en répétition, suivie par des foules immenses arborant les couleurs nationales, chantant et dansant sous les clignotants des files de voitures, la colère, la tristesse et des ressentiments couvaient comme de la cendre sur les bordures du Fleuve, dans quelques villes et dans les diasporas.

Les uns célébraient 65 ans de souveraineté retrouvée et d’indépendance nationale, les autres commémoraient 30 ans de deuil, depuis le massacre d’Inal, survenu dans la nuit du 27 au 28 novembre 1990, et dans la trame d’exécutions sommaires et extrajudiciaires de soldats négro-mauritaniens sous le règne de Maaouiya Ould Sid’Ahmed Taya.

Si une autre partie de la soldatesque s’entrainait pour le 28 novembre, des contingents étaient mobilisés pour empêcher toute manifestation hostile à l’ambiance de fête et de joie.

C’est ainsi que le 26 novembre déjà, plusieurs militants, activistes et défenseurs des droits de l’homme sont interpellés alors qu’ils se rendaient dans les villes du Sud, Maghama, Kaédi, Bababé, Boghé, Djéol, là où les anti-28 novembre s’étaient donnés rendez-vous pour exprimer leurs exigences, justice et vérité sur les évènements qui ont endeuillé des familles entre 1990 et 1991.

Ces arrestations sont intervenues pour empêcher toute manifestation qui perturberait la quiétude des fêtards du 28 novembre. Les mêmes scènes d’arrestations, d’exactions et de répressions qui chaque année, depuis 30 ans, visent familles, veuves, orphelins, rescapés et ONG de défense des droits de l’homme. Les doléances restent les mêmes, devoir de mémoire, justice, vérité et reconnaissance officielles des tueries des années de braise.

 

Parmi ces arrêtés de la première heure, l’activiste Demba Sall et plusieurs militants, dont Docteur Bâ qui seront par la suite transférés à Aleg. Pendant ce temps, la ville de Bababé a été transformée en un camp retranché et de terreur, envahie par plus d’une dizaine de pick-up de la gendarmerie. Ils enfoncent le domicile de l’artiste Toma Diallo, fouillent, perquisitionnent et arrêtent deux personnes. Dans la foulée, Alpha Oumar Ball dit Balo, conseiller municipal à Bababé, est à son tour arrêté.

D’autres noms circulent sur la liste des arrêtés, Aminata Lô, Maïmouna Saada Sall, Penda Sy, Moctar Keîta...

Selon les dernières informations, Kaw Lô serait détenu au Commissariat du 4ème, Djeynaba Ndiom et la veuve Balal à la PJ de Tevragh-Zeina, après qu’ils aient tous fait un détour à la Direction de la Sûreté.

Des voix autorisées ont fustigé ces arrestations non justifiées à leurs yeux, le député Khally Diallo, le président Samba Thiam des Forces Pour le Changement (FPC). Personne ne peut arrêter l’histoire, crient des voix, rappelant qu’il a fallu plus de 30 ans aux « Mères de la Place de Mai » au Chili et en Argentine pour que l’histoire rattrape les criminels. De même, les familles éplorées des crimes des années 90 restent convaincues qu’ils auront droit de cause tôt ou tard et que la justice transitionnelle qu’elles ne cessent de réclamer rattrapera ceux qu’elles accusent d’avoir assassiné leurs enfants.

L’artiste Rappeur, Le Président de la Rue-Publique et fondateur du Festival Hiphop « Assalamalekum », Kane Limam dit Monza, une voix internationalement écoutée, est sorti de sa réserve légendaire pour dire « Non à l’arbitraire ! Non à l’intimidation ! Stop à l’impunité ! » fustigeant ce qu’il considère comme des libertés confisquées.

Arrêtés le 28 novembre

A Nouakchott, veuves, orphelins, rescapés et ONG droits de l’hommiste avaient prévu une marche du Carrefour Sabah vers le Centre-ville, le 28 novembre. Cette procession sera stoppée dans ses premières foulées par les forces de l’ordre. Les marcheurs sont dispersés et quelques figures de proue arrêtées. La sociologue Djeynaba Ndiom, le journaliste Kaw Lô et plusieurs militants, dont certains du mouvement IRA. Ils seront dispatchés entre divers commissariats, notamment Sebkha et Tevragh-Zeina. Certains parlent d’une vingtaine d’interpellations et d’au moins un blessé, parmi eux, des veuves et des orphelins des martyrs de 90-91.

Mêmes scènes à Bababé, Maghama, Djéol…Des jeunes et des activistes ont manifesté avec des slogans réclamant l’ouverture d’une enquête indépendante sur les meurtres commis contre des soldats négro-africains, à Inal, Jreïda, Azlat et dans leurs charniers, ainsi que ceux de Sori-Malé et de Wothie, entre autres.

Des voix s’élèvent à l’international

En Suisse où il assistait à Genève au Forum mondial des communautés discriminées, puis devant le Parlement européen à Bruxelles, le député Birame Dah Abeid, président de la Coalition de l’opposition Antisystème et non moins président de l’association antiesclavagiste IRA, a commémoré le 28 novembre en toute solidarité avec les veuves, les orphelins, les rescapés et les ONG de défense des droits de l’homme. Il a réclamé l’abrogation de la loi d’amnistie de 1993 qui protège les auteurs présumés des exactions des années 90-91, ce qui ouvrirait la voie, selon lui, à la mise en place d’une justice transitionnelle pour tourner définitivement la page sombre de ce qui est communément appelé le « Passif humanitaire » et que d’autres nomment le « génocide des Noirs en Mauritanie ».

D’autres voix se sont aussi élevées à Bruxelles et à Genève, poussées par plusieurs acteurs de la société civile, notamment les femmes réunies autour de l’activiste Siniya Bocoum Haidara.

Les mêmes scènes de dénonciation et d’exigences d’un règlement judiciaire des évènements sombres de l’Histoire mauritanienne ont eu lieu aux Etats-Unis, à travers les manifestations organisées par la diaspora au pays de l’Oncle Sam.

Cheikh Aïdara