"Mémoires d’un enseignant" : de la grandeur à la décrépitude d’un métier

vendredi 18 janvier 2019
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J’ai dévoré avec une grande passion les 230 pages du livre de mon ami et confrère Sneïba El Kory, "Mémoires d’un enseignant", publié par les Editions 15/21 de Nouakchott et préfacé par Ian Mansour de Grange, avec qui il partage la rédaction du journal "Le Calame" depuis près de trois décennies.

Ce livre est un véritable récit de vie pour qui voudrait connaître la Mauritanie des profondeurs, le vécu quotidien de ses habitants et les subtilités des alliances tribales. C’est surtout le rôle attribué aujourd’hui à l’enseignant, pièce maîtresse dans les écoles de brousse et manant dans les grandes villes, la dégradation sociale d’un métier devenu refuge des sans débouchés, et le contraste avec le statut hautement privilégié des anciens maîtres d’école, que l’auteur nous présente.

L’ouvrage de Sneiba Kory est construit d’une manière pyramidale, dans la logique de l’approche journalistique, cassant avec la forme linéaire et historiographique du roman littéraire. Il plonge le lecteur directement dans le vif du sujet, l’expérience de l’auteur en tant qu’enseignant, sa longue pérégrination dans les recoins du Chargh et les confins reculés du Trarza, avant de sombrer dans l’anonymat de Nouakchott qui lui fera perdre petit à petit l’envie d’enseigner. Puis, le récit s’achève sur son enfance, ses études avortées de juriste, ses rêves brisés d’embrasser une carrière d’officier de police, puis de garde nationale. Une sorte de quadrature du cercle dans laquelle Sneiba nous enferme, terminant sa biographie là où il l’avait commencé. Le film débute puis s’achève en effet, avec l’image de Sneiba, présentant un dossier tout frais, qu’il venait de récupérer à l’Etat-major de la Garde après son éviction à la visite médicale, aux services de l’Ecole nationale des instituteurs de Nouakchott qui venait d’ouvrir un concours de recrutement d’enseignants.

Tout au long du récit palpitant qui tient le lecteur en haleine, on découvre au fil des pages, la personnalité désinvolte de l’auteur, un tantinet fier et révolté jusqu’à la moelle. Il n’hésitera pas ainsi, alors qu’il se rendait à bord d’un bus de la STPN vers son premier lieu d’affectation au Hodh Charghi, en compagnie d’autres enseignants, à descendre à Aleg, sa ville natale pour rendre visite une dernière fois à sa famille. Devant le refus du convoyeur, vieux fonctionnaire du Ministère de l’Education nationale, il lui remit sa démission séance tenante. En témoignera aussi, tout au long du livre, ses nombreux déboires avec les directeurs et les inspecteurs de l’enseignement primaire sous les ordres de qui il avait servi. Des coups de tête et d’entêtement où il sortit souvent victorieux. Il en sera ainsi, au gré d’affectations punitives ou sous-commandées par des entités tribales ou de puissantes chefferies.

Tête brûlée, Sneïna aura des déboires partout où sa vie d’instituteur l’avait conduit. De Oualata, sa première affectation qu’il quittera au bout de deux ans, il nous conte ses journées de désœuvré entre cours en classe, chasse à l’outarde et jeux de société (belottes, jeux de scrabble) avec les rares fonctionnaires du bled, le postier Hachem, le Hakem féru de belotte, Baro l’assistant d’élevage, Bounass Bekaye le chiche riche éleveur incapable de s’acheter un morceau de savon. Puis, l’école de Vir El Kitane, dans le département d’Amourj, où il sera affecté grâce à une permutation avec un collègue. Une adwaba récluse dans la précarité et l’ignorance, où il fallait à ses talents d’enseignant jouer le rôle de Cheikh pour diriger un rituel mortuaire. A Agoueinit, le rebelle Sneiba refusera même d’aller saluer le Hakem, qui au cours d’une mission, était descendu au domicile du maire. Ce fut ensuite Bassiknou et l’école de l’Edebaye Mansour à Fassala Néré, fief des Oulad Daoud. Ce hameau était aux yeux de Sneiba « un bon poste de travail », assez opulent où il était pris totalement en charge.

Malgré sa verve, Sneïba sera cependant obligé d’abdiquer devant les fraudeurs au cours des élections de 1992 même s’il se rattrapera en 1997. Ses pérégrinations d’instituteur le conduiront dans d’autres contrées au Trarza, à l’école d’Archane, campement à mi-chemin entre R’Kiz et Boutilimit. Un intermède entre deux coups de tête contre les directeurs régionaux et les inspecteurs, avant d’atterrir à MBamardji près de Tékane.

De toutes ces expériences, Sneiba tire des conclusions amères face au drame des écoles de village, surtout les adwabas où la pauvreté oblige parfois les parents à extraire leurs enfants des cours pour des travaux domestiques rémunérateurs. Les classes sont souvent multigrades, avec des élèves aux âges et au niveau disparate, entassés dans une même salle décatie et face à un seul instituteur. Le tout, dans un environnement malsain, entre la gloutonnerie de certains inspecteurs, l’arnaque des chefs de tribus et de quelques responsables administratifs. Souvent, l’encadrement scolaire se crêpe le chignon pour détourner les vivres destinés aux cantines scolaires, entre deux missions d’inspection et quelques précieuses bêtes immolées en leur honneur par des familles qui souvent se privent de la bonne chair à cause de l’extrême dénuement.

Ce récit passionnant, entre coup de vitriol, humour sarcastique et anecdotes croustillantes, met ainsi en exergue la difficile vie des instituteurs de village, souvent soumis à des conditions extrêmes d’exercice de la fonction et de commodités. Les mauvaises conditions didactiques et pédagogiques dans les écoles de brousse en ont découragé beaucoup. Ainsi, les classes en période scolaires sont souvent transformées en étables en périodes hivernales. Il arrive aussi que l’enseignant soit adopté par le village et devient un membre entier de la collectivité. Celui qui de retour de vacances a droit à être informé des nouvelles qu’il a ratées, la mort d’un tel, le mariage de Vlane, le séjour du fils prodige commerçant dans une lointaine ville africaine, l’arrivée d’un nouveau-né chez les Untel...

Après près d’une décennie de brousse, voilà Sneïba de retour à Nouakchott où il découvre avec stupeur le commerce florissant des affectations. Pour servir dans la capitale, on peut casquer jusqu’à 300.000 MRO de bakchich. Mais à Nouakchott, où Sneîba n’eut nullement besoin d’un tel sacrifice, changement de décor. A l’élève dépenaillé, peureux et poli de la brousse qu’il avait l’habitude de côtoyer, il tombe sur l’élève Junk, coiffure indienne, pantalon tombant, et un zest d’insolence. A Nouakchott, Sneïba découvre que l’enseignant perd son âme et le goût du métier. Par mesure disciplinaire, il sera affecté à l’école du Wharf pendant deux ans, puis Neteg. Il y apprend comment la Capitale tentaculaire persécute les instituteurs et les jette au bas-fond de l’infâmie. Ce qui le poussera naturellement dans les bras du journalisme naissant, d’abord à « Al Mourabit », mais aussi dans les arcanes du Tieb-Tieb.

Absences répétées, suspensions fréquentes, Sneiba s’éloignait peu à peu de sa vocation d’enseignant. Face aux passe-droits dont jouissaient sans mérite certains collègues aux bras longs et aux bourses gonflées, le rebelle en lui, n’eût contre ses éclats de révoltés que suspension, menaces de radiation, puis affectation à Aleg, sa ville natale. Mais le journalisme s’était repu de son sang. Il intègre dans les années 90, la rédaction du journal « Le Calame », un terreau d’enseignants passionnés d’écriture et mus par la même hargne de changer le monde. Sneîba raconte sa vie de peshmerguisme et la rançon des grands cadres du Brakna à l’époque où être journaliste valait son pesant d’or et d’estime, mais surtout de crainte.

A Nouakchott, Sneïba fait aussi l’expérience des écoles privées naissantes, avec un poste de Directeur administratif à l’école Chemsdine. Une expérience qui tournera court, car ici, l’enseignant doit se courber devant l’arrogance des enfants de riches. Sneiba sera débarqué au bout de deux ans sous la pression de parents qui ne supportaient pas que leurs progénitures choyées soient ramonées par un « Hartani Mabloug ».

Retour à la case départ, l’école publique, où Sneïba ne se priva pas des promotions de complaisance. Le voilà Surveillant général à Bababé après trois années de désertion. C’était sous la transition où le département de l’éducation, comme la plupart des secteurs, baignèrent dans la gabegie, avec des instituteurs déserteurs installés depuis belle lurette à l’étranger, qui non seulement continuaient à toucher leurs salaires et leurs indemnités de manière indue, mais se voyaient aussi promus à des postes de responsabilité.

Grand absentéiste devant l’Eternel, Sneïba trouvait toujours des astuces quand un nouveau directeur tentait de réduire ses champs d’escapade. Il ira même jusqu’à s’inventer un poste de Chargé de Com. Inexistant alors dans l’organigramme du ministère.

Ainsi, l’excellent instituteur qui avait changé la vie de milliers d’élèves et de parents réfractaires à l’enseignement, pendant ses premières années dans les écoles de brousse, avait été dévoyé par Nouakchott. Le laxisme qu’il y avait découvert, les recrutements au rabais, la dévalorisation du métier, l’irresponsabilité de ceux qui sont sensés conduire la politique scolaire du pays, l’absence de toute considération pour les enseignants méritants, la promotion des nul, des médiocres et des absentéistes, les magouilles, la gabegie et la corruption, l’avaient dégoûté du métier d’enseignant.

Cheikh Aïdara.





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