« Témoin d’une époque, l’ère des coups d’état en Mauritanie » Al Jazeera, 8ème épisode : L’arrestation de Salah Ould Hanana et le début du procès de Ouad Naga

vendredi 8 avril 2016
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Dans cette 8ème partie de son témoignage sur « l’ère des coups d’état en Mauritanie », l’ex-commandant Salah Ould Hanana revient sur le bilan des trois coups d’état manqués qu’il a organisés en 2000, 2003 et 2004, sur son arrestation à Rosso le 9 octobre 2004, sur les tortures, les interrogatoires et le début du procès des « Cavaliers du Changement » qui a duré de novembre à décembre 2004 dans la garnison de gendarmerie de Ouad Naga, 50 kilomètres à l’Est de Nouakchott.

Au début de ce 8ème épisode du récit sur le coup d’état manqué de 2004, le journaliste Ahmed Mansour de la chaîne qatarie Al Jazeera qui compile cette extraordinaire aventure militaire en Mauritanie, a tenu à ce que Salah Ould Hanana, ex-commandant et figure emblématique de cette saga, lui explique les raisons des échecs répétés qui ont couronné ses différentes tentatives manquée de renverser Ould Taya, de 2000 à 2004. Dans sa réponse, Salah Ould Hanana a évoqué plusieurs facteurs.

La raison principale qui explique selon lui ces échecs répétés est le fait que ces différents coups d’état ont été planifiés, organisés et exécutés par des officiers et des militaires subalternes, situés très bas dans l’échelle du commandement militaire et donc, éloignés des postes de décision. La deuxième raison, ce serait l’indiscipline caractérisée au sein du commando qui a dirigé ses différents coups d’état, dont notamment celle du commandant Mohamed Ould Cheikhna, mais aussi les nombreuses traîtrises qui ont jalonné le processus. Enfin, autre raison, l’appui fourni par les renseignements de certaines grandes puissances comme la France, les Etats-Unis et l’Espagne, au pouvoir de Ould Taya, qui était un précieux allié dans un contexte marqué par la lutte contre le terrorisme au Sahel.

Fut évoqué au passage la tentative de meurtre sur le puissant Directeur de la Sûreté d’Etat (DSE) de l’époque, Deddahi Ould Abdallahi, qui visait non pas à le tuer mais à le terroriser, surtout après les tortures qu’il avait exercées sur la sœur de Salah et certains de ses proches. Le journaliste de rappeler que le 9 octobre 2004, Salah Ould Hanana avait publié un communiqué, quelques heures avant son arrestation, où il disait qu’Abderrahmane Ould Mini était tombé suite à une trahison, y voyant clairement la main de Deddahi.

Saleh Ould Hanana sera d’ailleurs arrêté le même jour, alors qu’il tentait de traverser le Fleuve Sénégal, en compagnie du capitaine Ahmed Ould MBareck. Selon lui, il avait demandé à des collègues négro-africains de l’aider à s’exfiltrer et que ces derniers l’avaient mis en rapport avec un piroguier, qui se révèlera être un ancien militaire agent des renseignements. Ce dernier serait venu à leur gîte à Rosso, histoire de préparer leur départ. Une demi-heure après, Salah dit avoir reçu la visite de policiers en civil accompagné de l’officier NGouda. Malgré qu’il se soit présenté comme Salah Ould Hanana, les policiers n’étaient pas convaincu, car dira-t-il en souriant, ils s’attendaient peut-être à tomber sur un colosse et non pas sur un homme tout à fait normal, presque maigrichon. Aussi, ont-ils sollicité un officier de la région militaire qui l’a formellement identifié.

C’est vers 17 heures du même jour que Salah et Ould MBareck débarqueront à Nouakchott. Ils sont tout de suite soumis à l’interrogatoire à l’école de police, de la part de Deddahi, du commissaire Isselmou, et de trois officiers de l’armée, les colonels Ould Ghazawani et Dah Ould Mami, aujourd’hui tous deux généraux, le premier chef d’Etat-major des Armées et le second Directeur général de la Douane. Le troisième officier, est le colonel Aliyine Ould Mohamed, actuellement à la retraite, tout comme Deddahi et Isselmou. Le président de l’Observatoire mauritanien des droits de l’Homme (OMDH) Chinguitty avait écrit à l’époque que « l’arrestation de Salah Ould Hanana mettait fin à 16 mois d’angoisse et de cauchemar de Ould Taya ».
Salah Ould Hanana qui déclare avoir parcouru auparavant les P.V d’audition des officiers arrêtés avant lui, grâce à des complicités au sein de la police, déclare n’avoir donné comme information aux enquêteurs que des choses qu’ils connaissaient déjà, et qu’après son interpellation, il n’y a pas eu de nouvelles arrestations. Car la plupart des noms qu’il lâchait était ceux de personnes, soit hors de portée, en exil, soit des personnes qu’ils ne pouvaient identifier, car connus seulement par les renseignements sous leur nom de code. Ainsi, dira-t-il, beaucoup de personnes, notamment dans l’aile civile sont-ils restés inconnues, comme Mohamed Abbe Ould Jeïlany, qui était haut fonctionnaire international à l’époque, et d’autres.

Le 2 novembre 2004, l’OMDH publie un rapport dans lequel il décrit la garnison de gendarmerie de Ouad Naga comme le Abu Graïb mauritanien, évoquant les terribles tortures qui s’y déroulaient. Pour Salah, les pires tortures sont celles qui ont eu lieu à l’école de Police, notamment sur Abderrahmane Ould Mini, Hassane Ould Amar Jawda, Savra Ould Sid’Ahmed, et d’autres militaires. C’était avant son arrestation et les enquêteurs cherchaient selon lui à leur arracher coûte que coûte des renseignements sur lui. Quant à Salah, il dit avoir subi des tortures plus psychologiques et morales que physiques.

Le 21 octobre 2004 s’ouvrit la première journée du procès de Ouad Naga pour juger 172 prévenus, mais seuls 25 étaient présents ce jour dans la salle d’audience. Parmi eux, aucun des chefs putschistes. Cette journée sera marquée par la vive altercation entre le collectif d’avocats de la défense et la cour. Les avocats protestaient justement contre la composition de la juridiction formée de magistrats civils et de procureurs militaires.

Les prévenus étaient également formés de civils et de militaires, dont trois hommes politiques, l’ancien Chef d’Etat Mohamed Khouna Ould Haïdalla, Ahmed Ould Daddah et Cheikh Ould Horma. L’épouse de Salah Ould Hanana sera arrêtée dans la foulée puis libérée par la suite. Sur l’interpellation des femmes et leurs tortures, le journaliste se demandera s’il s’agit de comportements habituels dans la société mauritanienne. Selon Salah, le règne de Ould Taya a été marquée par un véritable renversement des valeurs et que plus aucune éthique de la société mauritanienne authentique n’était plus respectée. Mais dira-t-il, le phénomène le plus extraordinaire qui a marqué cette période, c’est le courage de la femme mauritanienne, soulignant qu’elle avait pris la tête de la contestation à cette époque, et marquera par la suite de son empreinte toutes les manifestations politiques, démontrant le dynamisme féminin et son engagement surtout dans les périodes électorales.

Salah Ould Hanana raconte que lors de leur transfert de l’école de Police, ils croyaient qu’on les menait vers une prison. Ils seront surpris de découvrir qu’ils étaient conduits dans une caserne de la gendarmerie et dans des trous creusés à même le sol. Il n’y avait ni lumière, ni eau. L’obscurité totale et l’isolement. Il y avait ainsi quatre trous, un pour chacun des leaders, Salah, Ould Mini, Ould Waer et Mohamed Saïd. Pendant trois jours, dit-il, ils ne pouvaient faire la différence entre le jour et la nuit. Cela était d’autant plus gênant pour lui, raconte-t-il, qu’il jeûnait car c’était le ramadan. Au quatrième jour, il se sentait plus faible. Pendant tous ces jours et nuits, on tambourinait sur un fût vide placé au dessus de sa tête pour l’empêcher de dormir.

C’est le 22 décembre 2004 que Salah Ould Hanana et ses compagnons seront entendus. Une délivrance selon lui, car il était prêt à payer tout ce qu’il possédait pour se retrouver ne serait-ce que quelques minutes hors du trou. Cette sortie lui a permis, selon lui, de renconter ses autres compagnons, surtout qu’il avait perdu de vue certains d’entre eux depuis le coup d’état manqué du 8 juin 2003, comme Mohamed Ould Cheïbany, Saadna Ould Hamadi, etc. Il a aussi pu rencontrer sa famille. L’ambiance qui régnait était, d’après son récit, empreinte de forte émotion et de joies partagées.

Au lieu que les autre leur en veuillent de les avoir conduit dans une aventure hasardeuse, au contraire, reconnaît-il, il y avait beaucoup de joie et d’enthousiasme, même de la part des soldats plus jeunes. Le fait s’explique selon lui, du fait que le renversement de Ould Taya était unanimement perçu comme un devoir patriotique pour l’intérêt de la Nation et non pour des intérêts personnels. Partant, tous ceux qui s’y étaient engagés l’avaient fait en connaissance de cause, à leurs risques et périls.Salah Ould Hanana de déclarer que la tactique choisie par lui et ses compagnons était de faire du tribunal de Ouad Naga une tribune politique pour dénoncer les dérives du régime et faire son procès. Aussi, s’étaient-ils partagés les tâches. A lui, il incombait le dossier politique, pour dénoncer le caractère dictatorial, corrompu et corrosif du régime. Abderrahmane Ould Mini s’était chargé du dossier de l’armée, la situation lamentable et le mauvais état de l’institution militaire, les injustices et les iniquités qui y sévissaient, la marginalisation des soldats, leur désarmement aussi bien sur le plan de l’armement que de la formation, au profit du seul Bataillon présidentiel, super armé et entraîné, et dont les membres étaient recrutés selon certaines alliances et allégeances. Enfin, le troisième dossier relatif à la situation des droits de l’homme et à la torture était confié à Mohamed Ould Sayegh qui s’en serait admirablement sorti, souligne-t-il.

Ahmed Mansour trouvera osé, avec un franc rire, la thèse défendue par Salah Ould Hanana devant la Cour sur la légitimité de la tentative de coup d’état contre Ould Taya. D’emblée, il dira avoir su que le procès en cours était purement politique et que la cour était sous les ordres, car précise-t-il, l’indépendance de la justice en Mauritanie reste encore un vœu pieu, surtout à cette époque. Seulement, la présence des médias et d’un large public, offrait la possibilité que le procès soit transmis au monde entier afin qu’il puisse savoir la nature véritable du régime qui gouverne en Mauritanie.

Le journaliste Ahmed Mansour s’étonnera cependant que tout au long du procès de Ouad Naga, pas une seule fois, il ne fut allusion au coup d’état sanguinaire de 2003 et que la cour s’est contenté de juger uniquement cette dernière tentative qui n’avait connu qu’un début d’exécution. Cela démontre, selon Ould Hanana, l’état de cafouillis dans lequel se trouvait aussi bien le pouvoir politique que la cour elle-même. Seulement, il reconnaîtra la dextérité et l’ingéniosité du président du tribunal, le magistrat Mohamed Ould Hadi qui avait toujours l’humour à la bouche pour décrisper l’atmosphère chaque fois que les débats prenaient des formes violentes. Il avait le don de détendre le climat dans la salle d’’audience par ses boutades et ses anecdotes plaisantes, se souvient-il.

Hormis le président de la Cour, le magistrat Mohamed El Hadi, Saleh ne se souvient que du nom des deux procureurs militaires, les colonels Mokhtar Ould Mohamed et Mohamed Ould Bouh. Quant au collectif de la défense, il était composé en majorité d’avocats mauritaniens, d’un avocat français et de d’avocats sénégalais, (dont Me Aïssata Tall : ndlr)

Mais le plus extraordinaire aux yeux d’Ahmed Mansour, c’est le comportement du juge, sensé être sous commandement de l’Exécutif et qui a laissé Salah Ould Hanana s’exprimer comme il veut et descendre avec cruauté le régime de Ould Taya. Et le tout sous le regard des médias qui ont dévoilé au monde des réalités ahurissantes.
Le journaliste de rappeler que dans son plaidoyer, Salah Ould Hanana avait évoqué la présence de 3.000 réfugiés politiques mauritaniens à l’époque rien qu’en France, trouvant le chiffre important. « 3.000 réfugiés pour toute l’Europe » rectifiera Salah qui cite environ 400 négro-africains contraints à l’exil suite aux évènements des années 89-92, auxquels se sont ajouté plusieurs autres acteurs politiques, Islamistes, Gauchistes, Baathistes, etc.

Ahmed Mansour trouvera par ailleurs magnanime la demande formulée par Salah Ould Hanana auprès de la Cour, de libérer tous les autres prisonniers sous prétexte qu’ils n’ont rien fait et de ne condamner que les vrais responsables, à savoir lui, Ould Mini, Ould Cheikhna…

Pour finir, il dira que le juge Mohamed Hadi a géré le procès de Ouad Naga avec une sagesse remarquable, car selon lui, la situation était explosive et aurait pu déboucher sur quelque chose de plus grave, car des questions sensibles touchant au tribalisme, au régionalisme, étaient touchées.Quant aux hommes politiques, Ould Haidalla, Ould Daddah et Ould Horma, ils avaient accusé dans leur plaidoirie Ould Taya d’utiliser la justice pour des règlements politiques contre ses opposants.
La prochaine édition de ce témoignage de Salah Ould Hanana portera sur le contenu des plaidoiries développées lors du fameux procès de Ouad Naga.

JOB





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