Le duo Aziz-Jammeh : au-delà d’une amitié sacrificielle

vendredi 27 janvier 2017
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Que vaut tant la Gambie et que vaut Yaya Jammeh aux yeux de la Mauritanie, et plus particulièrement aux yeux du président Mohamed Abdel Aziz, pour en arriver à ce geste sacrificiel au dépend de relations pluriséculaires avec le Sénégal et la Communauté Economique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) ? Est-ce pour des raisons géostratégiques ou mercantiles entre les deux capitales, ou est-ce pour des raisons encore inconnues liées à une complicité encore énigmatique qui lie les deux chefs d’Etat ? Dans tous les cas, l’intervention de Mohamed Abdel Aziz dans la crise gambienne n’a pas encore révélé tous ses mystères.

Tant de sollicitude pour sauver l’ex-dictateur de la Gambie, Yaya Jammeh, sauvé in extremis par le duo Aziz-Condé, laisse perplexe. C’en est presqu’une première, même si ce sauvetage de dernière minute entrepris par les présidents mauritaniens et guinéen continue d’alimenter les analyses et les réactions.
Alors que le nouveau président élu de Gambie, Adama Barrow, venait d’atterrir à Banjul, ce jeudi 26 janvier 2017, après un exil forcé au Sénégal face à l’entêtement de son prédécesseur à lui libérer la place, on apprend non seulement que la compagnie Mauritania Airlines Internationale devait transporter ce vendredi, à l’aéroport Oum Tounsy, les « derniers compagnons et les dernières affaires personnelles de Jammeh », mais également que Nouakchott abritait incognito tout cet attirail. Ce service après exil rendu à Jammah, sans que l’on sache si c’est à titre onéreux ou gratuit, s’ajoute à d’autres rotations que la compagnie aérienne internationale aurait effectué au profit de Yaya Jammeh, pendant son départ forcé. Certaines sources rapportent que l’ex-dictateur aujourd’hui réfugié en Guinée-Equatoriale aurait profité de cet entregent pour vider les caisses de la Gambie. Sur les ondes de la BBC, le président gambien Barrow avoue que « les caisses sont vides ». D’aucuns ont parlé de millions de dollars emportés par Jammeh dans sa fuite, et d’un déballage qui sera entrepris par une commission vérité et réconciliations sur les 22 ans de Jammeh.

Des gestes jugés provocateurs
Quoi qu’il en soit, la Mauritanie semble avoir fait de cette affaire gambienne une source de tension avec le Sénégal, mais aussi avec la CEDEAO, taxés de représenter le camp « des prêcheurs de la violence », ceux qui selon Ould Abdel Aziz, « battent les tambours de la guerre croyant pouvoir régler ce problème par cette option ». La Mauritanie s’est même arrogé le rôle de superviseur de l’accord ayant conduit au départ de Yaya Jammeh. L’entrée des troupes sénégalaises et celles de la Cedeao en Gambie et leur mainmise totale sur le pays, semble ainsi avoir courroucé Nouakchott qui dénonce une violation des accords et compte porter l’affaire aux plus hautes instances.
En même temps, sur les sites électroniques et sur les réseaux sociaux mauritaniens, un fort regain de nationalisme prend de l’ampleur et certains réclament même une réaction forte de la Mauritanie. Provocateurs seraient en effet, aux yeux d’une partie de l’opinion publique mauritanienne, la déclaration du président Adama Barrow selon laquelle « le départ de Jammeh n’a rien à voir avec la médiation de Mohamed Abdel Aziz et d’Alpha Condé », mais surtout la supposée « invasion coloniale du Sénégal en Gambie » qui s’en est suivie et la sortie du ministre sénégalais des Affaires étrangères du Sénégal selon laquelle « aucune amnistie n’a été accordée à Jammeh contre son départ ». Autant de gestes perçus comme inamicaux envers la Mauritanie et son président, mais surtout vis-à-vis de son rôle de « sauveur de la paix en Gambie ».
Mais pourquoi tant d’engagement dans cette affaire gambienne, alors que la Guinée d’Alpha Condé, qui a coparrainé le départ de Yaya Jammeh, n’a déployé un tel tintamarre autour de sa médiation ni réclamé une quelconque autorité de droit sur les termes de l’accord ayant abouti à la solution finale.
Certes le Sénégal avait des intérêts géostratégiques importants dans la crise gambienne. Le départ de Yaya Jammeh du pouvoir était en effet pour Dakar une aubaine inespérée, car la Gambie sous son long règne était devenu un terrain de repli pour les forces rebelles de la Casamance qu’il protégeait et armait souvent pour déstabiliser son puissant voisin. Ainsi lovée, telle une excroissance dans son ventre, la petite péninsule était devenue un cancer qui rongeait le Sénégal. La légalité nationale en Gambie lui en donnait enfin les armes. Battu à la régulière au cours d’élections que son régime avait supervisé, ayant reconnu publiquement sa défaite et les résultats des scrutins, Jammeh et son revirement de dernière heure donnaient ainsi au Sénégal les moyens légaux de se débarrasser de son cauchemar.

Des intérêts encore flous
Mais quid de la Mauritanie ? Certains analystes mettent en avant la présence d’une forte colonie mauritanienne en Gambie qui détiendrait le quasi-monopole du commerce et des affaires dans ce pays. La Côte d’Ivoire et la Libye comptaient également d’importantes colonies mauritaniennes aux affaires florissantes dans ces pays, sans que la Mauritanie n’ait levé de boucliers lorsque les troupes françaises et américaines décidèrent unilatéralement et sans mandat international de forcer le départ de Gbagbo et de tuer Kadhafi. Pourtant, le président Mohamed Abdel Aziz était au cœur de ces deux crises, en tant que médiateur désigné par la Commission Paix et Sécurité de l’Union Africaine, en compagnie d’autres chefs d’Etat. Abidjan et Tripoli seront ainsi bombardés vingt-quatre heures après ses démarches de conciliation dans ces deux Etats. Et il n’a jamais dénoncé ces « ingérences » ni ces « invasion coloniales » ni « ces partisans de la guerre » et ces « ennemis de la paix ».
Certes, la Gambie n’est ni la Côte d’Ivoire ni la Libye, et le Sénégal, ce n’est ni la France ni les Etats-Unis. Mais en quoi le départ de Jammeh et l’arrivée d’Adama Barrow pouvaient-ils constituer un danger pour la colonie mauritanienne ? En quoi l’arrivée des troupes du Sénégal et de la CEDEAO pouvait-elle mettre en péril les activités commerciales des Mauritaniens en Gambie ?
La raison d’un tel intérêt pour la Mauritanie ne pouvait ainsi s’expliquer par un quelconque danger qui planerait sur la tête de ses ressortissants en Gambie.
Reste l’aspect géostratégique que beaucoup ont évoqué ça et là. Au gré des interventions des uns et des autres, on apprend ainsi que la Mauritanie était devenue une puissance régionale avec une zone d’influence exclusive qui s’appelle la Gambie, sans que l’on ait signalé de bases militaires mauritaniennes dans ce pays. Certains évoquent à peine une garde rapprochée affectée au service de Jammeh qui serait constituée de Mauritaniens sans qu’on en détienne les preuves.
Il y a aussi cette complicité qui ne s’est jamais révélé au grand jour entre Aziz et Jammeh, et avant, entre Jammeh et Ould Taya. Certaines mauvaises langues parlent de documents brûlés par Jammeh avant sa fuite, d’une nuit d’insomnie passée par Aziz et Condé à Banjul pour protéger Jammeh et couvrir sa fuite. De quoi avait-on peur ? La capture de l’ex-dictateur pouvait-elle conduire à des révélations retentissantes ? Sa mort aux mains des troupes de la CEDEAO aurait-elle permis de découvrir des documents confidentiels compromettants dont lui seul connaissait la cache ? Peut-être ne saura-t-on jamais les vraies raisons qui ont poussé Mohamed Abdel Aziz et Alpha Condé à s’impliquer si intensément dans la fuite de Yaya Jammeh hors de la Gambie avec montants sonnants et trébuchants et bagages à la dimension de deux Boeing 737-700.
L’autre raison évoquée serait liée à la politique intérieure de la Mauritanie. Yaya Jammeh parti, la Gambie serait tombée entre les mains d’un Halpulaar ou de quelqu’un ayant des souches halpulaar. Macky Sall du Sénégal est aussi Halpulaar et la Mauritanie a de sérieux problème avec sa population halpulaar. Toute l’équation gambienne serait ainsi réduite à une donne socio-ethnique qui donnerait le cauchemar aux autorités de Nouakchott. Mais en quoi les halpulaars de Mauritanie seraient-ils concernés par les halpulaar de Gambie, du Sénégal ou de la Guinée ? N’ont-ils pas subi des pogroms dans les années 89-91 sans qu’ils n’aient reçu d’aide de la part de leurs autres cousins de la région ? Faux problèmes. Alors quid de l’intérêt de la Mauritanie en Gambie ?

Cheikh Aïdara





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