Castes, Tribus et Communautés en Mauritanie : socles de stabilité ou facteurs de désunion ?

mercredi 22 mars 2017
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Pays multiethnique et multiculturel à cheval entre le monde arabe et l’Afrique noire, la Mauritanie compte un peu plus de trois millions d’habitants. Sa population se compose, essentiellement, de quatre grands ensembles : Maures, Peuls, Soninké et Wolofs.

Chacun de ces quatre ensembles se subdivise en plusieurs communautés, castes et fractions tribales. Celles-ci confère un certain rôle à chaque individu dans la société mauritanienne, auquel il est difficile d’échapper et qui la rend profondément inégalitaire.

Quelle que soit la communauté à laquelle on appartient, c’est le même système de caste et la même organisation sociale qui régit la société mauritanienne. Chez les Maures (arabo-berbères) comme chez les Afro-mauritaniens (peuls, soninkés et wolofs) l’ordre social hiérarchique place les nobles (guerriers et marabouts) en haut de l’échelle, suivis par les artisans et en bas de l’échelle les affranchis et les esclaves.

Les basses castes sont continuellement discriminées, et les mariages “intercastes” sont, dans les faits, interdits. « Aussi longtemps que je me rappelle, les choses ont toujours été ainsi. La Mauritanie s’est créée sur des bases tribales et aujourd’hui encore, malgré l’existence d’un état central, c’est le même système qui se perpétue.

C’est d’ailleurs ce qui explique la persistance des pratiques esclavagistes qui se traduisent par le maintien et l’exacerbation des rapports entre dominants et dominés » confie à Dune Voices, Boubacar Ould Messaoud Président de SOS Esclaves. Si l’esclavage a été officiellement aboli en 1981, 150 000 personnes en seraient encore victimes aujourd’hui (soit 4% de la population) selon l’ONG Walk Free Foundation.

Ce que réfutent les officiels mauritaniens avec à leur tête le Président Ould Abdel Aziz qui ne manque aucune occasion pour nier l’existence de ce phénomène en Mauritanie.

Mais selon le Président de SOS esclaves, activiste de première heure de la lutte contre l’esclavage en Mauritanie, chez les arabo-berbères, la tribu ne libère pas « au contraire, même affranchis par leurs maîtres les esclaves n’en restent pas moins esclaves s’ils continuent d’être liés à la tribu.

C’est le cadeau de l’écureuil : on lui remplit la peau des pépites d’or qui ne lui appartiennent pas. La solidarité tribale n’a jamais bénéficié aux esclaves, seuls les plus forts bénéficient des privilèges, les autres sont écrasés » indique-t-il.

L’esclavage n’est pas la seule tare héritée du système tribaliste, comme l’explique un sociologue, professeur à l’université de Nouakchott : « En Mauritanie, plusieurs groupes sociaux à l’image des forgerons, griots, Znaga, Rimaybes, Hamriyas sont considérés comme étant de basse classe et victimes de tous les stéréotypes.

C’est le cas des forgerons (Maalmines) qui, malgré les précieux services qu’ils assurent, sont considérés comme des personnes guignardes, gourmandes, toujours pressées et toujours promptes à commettre des bêtises. Les griots sont assimilés à des délateurs à la langue fourchue et les Znagas, Rimaybes et Hamriyas ne sont ni plus ni moins qu’à des parias ».

Montée en puissance des revendications identitaires

Ces cloisonnements communautaires, du fait de leur persistance et leur caractère intolérable, ont fini par créer des frustrations poussant certains à braver l’ordre établi pour briser le carcan de la domination.

Les militants anti-esclavagistes notamment ceux d’El Hor, SOS esclave et IRA (Initiative pour la résurgence du mouvement abolitionniste) ont été les premiers à tirer la sonnette d’alarme « Au lieu de nourrir, d’éduquer et d’assurer la protection à tous ses membres, la tribu en milieu maure a toujours privilégié les maîtres esclavagistes qui peuvent disposer de leurs esclaves que nous sommes comme ils l’entendent » indique Hamoud Ould Saleck coordinateur régional de SOS esclave du Tagant qui dénonce notamment l’esclavage domestique.

D’autres mouvements ont basé leur lutte sur la remise en cause d’un système inégalitaire, comme l’Association pour la promotion de la langue wolof en Mauritanie (APROLAWO RIM), le collectif Touche pas à ma nationalité (TPMN), l’Association pour la promotion de la langue et la culture Soninké, le Mouvement des Maalmines.

Tous sont montés au créneau pour revendiquer plus de considération, plus d’égalité et plus de justice. Pour APROLAWO RIM et l’Association pour la promotion de la langue et la culture Soninké, les revendications sont modérées.

Elles sont plus fortes chez le mouvement Touche pas à Ma Nationalité (TPMN) dont les membres ont organisé plusieurs marches pour dénoncer ce qu’ils qualifient de « génocide biométrique » en liaison avec le recensement biométrique en cours en Mauritanie et auquel n’aurait accès, selon eux, qu’un nombre limité de la communauté afro-mauritanienne.

Le but du pouvoir –concentré entre les mains des maures- serait selon eux, d’en faire des apatrides. L’une de leurs marches organisées à Maghama (ville du sud mauritanien) s’est soldée par la mort du jeune manifestant Lamine Mangane tué par un agent de maintien d’ordre.

Cette thèse est pourtant réfutée par les autorités mauritaniennes qui promettent de recenser tous les Mauritaniens quelle que soit leur appartenance communautaire. A plusieurs reprises, Mrabib Rabou, l’Administrateur Directeur général de l’Agence Nationale du Registre de la Population et des Titres Sécurisés, a soutenu que le recensement en cours n’a aucun caractère sélectif et qu’il est ouvert à tout individu.

Les actions menées par TPMN s’inscrivent en droite ligne du combat que livre la communauté noire de Mauritanie pour faire reconnaître ses droits. Le Front de Libération Africaine de la Mauritanie (FLAM) dont l’une des tendances vient de se muer en parti politique dénommé FPC mène un combat similaire.

De leur côté les Maalimines (forgerons) ont vu leurs revendications prendre une autre tournure avec le procès intenté contre un des leurs, Ould Mkheitir, accusé de blasphème pour son écrit intitulé « Religion et Religiosité ». Après l’arrestation d’Ould Mkheitir, les Maalimines se sont désolidarisés de lui et depuis lors le mouvement affiche le profil bas.

Entre temps, une partie de la communauté Beïdane s’est, elle aussi, radicalisée en adhérant au discours et aux idéaux développés par le leader extrémiste Daoud Ould Ahmed Aicha président de la toute nouvelle formation politique « le Parti de l’Appel de la Nation ». Ould Ahmed Aicha n’exclut pas, s’il le faut, de faire usage des armes pour défendre sa communauté contre les « arrivistes ».

Ces propos à forte connotation communautariste ont même trouvé des échos au niveau de l’hémicycle de l’Assemblée nationale où des députés maures et des députés afro-mauritaniens s’en sont affrontés verbalement en s’accusant mutuellement de racisme et de xénophobie.

Sans compter que, des rencontres tribales, à l’image de celle d’Ehel Abdy Ould Abdarahmane à Meksem (l’ancêtre commun de la tribu maure Ehel Abdy) dans la province du Tagant, sont organisées régulièrement à l’intérieur du pays au vu et au su de l’administration mauritanienne qui ne fait rien pour l’empêcher. Ces rencontres constituent un danger pour la cohésion nationale en contribuant à accentuer l’esprit sectaire et à créer l’adversité entre les tribus dont les intérêts sont la plupart du temps antinomiques.

« Un système mafieux »

« La tribu en Mauritanie n’est pas un facteur d’unité, elle est au contraire le lieu de toutes les injustices sociales. Elle nourrit, entretient et perpétue les inégalités. Elle a un rôle plutôt négatif parce qu’elle est aux antipodes de la notion d’Etat central garant de la liberté et l’épanouissement de tous ses citoyens. La tribu en Mauritanie est un système mafieux basé sur une solidarité factice et partiale » renseigne Boubacar Ould Messoud de SOS Esclaves.

Cette opinion du Président de SOS Esclaves est similaire de celle défendue par Ladji Traoré, activiste des droits de l’homme et secrétaire général du parti Alliance Populaire et Progressiste : « Je suis contre la politisation des tribus et des communautés nationales. C’est une récupération malsaine et dangereuse. L’instrumentalisation communautaire a eu de fâcheuses répercussions au Congo. Ce pays devait servir d’exemple pour dissuader les pyromanes de tous bords » confie-t-il à Dune Voices.

Ladji Traoré reconnait toutefois que les langues maternelles sont des vecteurs de développement. « J’ai toujours eu l’intime conviction et ce depuis les années 70 que les Africains n’accéderont pas à la culture, les sciences et la technologie tant qu’ils n’enseigneront pas dans leurs langues maternelles.

Ce qui ne veut pas dire qu’ils doivent s’enfermer, ils doivent, une fois enracinés, s’ouvrir également aux autres » conclut Traoré qui regrette que la communauté Bambara dont il est issu et qui compte des milliers de membres en Mauritanie, ne soit pas reconnue.

Khalil Sow

DuneVoices





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